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Publié par FMarmotte5

C’est un cirque de bois où le châtaignier, le chêne, le fayard font bon ménage. Ici les ruisseaux qui ne sont encore, ni rivières ni rus sont appelés queues. Quand on remonte la Galaure rivière antique  qui se jette directement dans le Rhône, nul ne connaît sa source, mais de multiples petits ruisseaux se rejoignent au pont.

Comme un grand dragon, le retour vers l’amont fait penser à la queue d’un grand animal sauvage et farouche. Avec l’Aigue Noire, on dit que la teinte de son eau est due à la présence de couches argentifères qui colorent les cailloux du fond en noir.

Une voisine un peu sorcière au sens noble du terme m’a raconté cette légende de la Queue Noire un être mystérieux vivrai là et viendrai aider les humains dans la détresse et la pauvreté sur ce lieu où un vieux lavoir sans muret permettait aux gens du quartier de venir essayer d’y blanchir un peu de linge.

Dans un temps guère ancien, un hiver plus rude que les autres avait gelé la cervelle des chèvres, le cochon déjà gras a passé le solstice d’hiver avec difficulté. Dans un coin de la maison, il grelottait du matin au soir, l’eau était gelée dans la cruche, il fallait aller tirer l’eau du puits souvent pour pouvoir boire.

Le bois coupé trop tard n’arrivait pas à sécher et un tas de branchage devant la cheminée attendait le peu de chaleur des flammes du foyer en émettant de temps en temps une bulle de sève sur la tranche.

Il ne fallait pas laver son linge, au risque de le trouver raide tendu sur le fil au petit matin. Marie, ce matin avait été obligée de creuser une fosse pour y coucher le porc qui tremblait et, à la demande de sont père, lui couvrir le corps de fumier pour le réchauffer. L’odeur qui montait de la grange avec la buée vous prenait à la gorge.

Sans demandez son reste, enfilant ses mitaines, son bonnet, son écharpe de laine et la grosse canadienne de son père, elle traverse le champ givré, passe sous les pommiers qui lancent vers le ciel leurs branches décharnées tels des revenants qui crient vers le ciel muet. Le bois est à 100 pas, la combe est raide, il faut s’accrocher aux branches pour ne pas tomber, bien sûr elle aurait pu passer par le sentier qui fait le tour du Pilon, mais un appel irrésistible l’attire vers la source de la Queue Noire, elle prend la pente sans détour, enjambe les souches à terre. Malgré le gel à pierre fendre, le léger bruissement de la source parvient aux oreilles de Marie. Ses sabots glissent sur les feuilles mortes gelées, quelques mètres encore, puis elle sera dans le creux protecteur de la terre d’où sans fracas ni geyser, ni chute, sans cascade ni tourbillon, l’eau de la Queue Noire sort de la terre argileuse rouge et jaune comme les derniers rayons du soleil couchant.

Un murmure flûté, un gazouillement printanier, c’est l’onde fraîche qui naît ici.

Comme à propos et sans surprise, Marie entendit ces paroles :

-«  Assied-toi sur la grosse pierre ! »

Une lumière tendre baignait l’endroit. Marie posa le baluchon des quelques dessous qu’elle avait l’intention de laver, lasse des odeurs de cuisine et surtout du cochon agonisant dans la soue.

-« Assied-toi, n’ai pas peur ! »

La voix était aussi douce que la lumière, un rayon de soleil passant à travers les branches illuminait un cercle scintillant sur la vasque d’eau cristalline an aval de la résurgence. Marie enleva son bonnet de laine, ses gants et son écharpe qui commençait à lui gratter le cou. La brise légère caressait ses joues rosies par l’effort, le souffle un peu court, elle s’assied sur la grosse pierre ronde et brune qui l’attendait.

-« Tu vois Marie,  lui dit la voix du ruisseau, ton cochon ne va pas mourir, vous aurez de la viande cette année, le printemps sera doux, et le blé qui est sous la neige en janvier produira comme tu ne l’auras jamais vu. »

-« Qui es-tu ? » fut le seul mot qu’elle osa prononcer malgré la curieuse absence de peur qui régnait dans son cœur.

L’eau étincelante laissa voir une paire d’yeux vifs et verts, l’onde noire telle la queue d’un loup couleur de nuit s’enroula autour de la pierre. Deux feuilles mortes de châtaignier semblaient les oreilles d’un fauve au repos.

-« Il y a bien longtemps, ces bois n’avaient pas de clairières. Avant que les champs d’ici ne soient nommés « Bons à rien », ces vallons étaient couverts de forêt dense et impénétrable que seuls quelques voyageurs intrépides et imprudents osaient traverser de Bressieux à Saint-Antoine par l’Estrat.

Je vivais en paix dans ces bois millénaires, nulle prairie, nul berger, nulle brebis. Chevreuils, cerfs, hérissons, lièvres étaient légions et fournissaient à ma meute  l’essentiel de nos besoins. En automne, les myrtilles, châtaignes, glands, prunelles, constituaient un supplément avant les dures et courtes journées de l’hiver.

En ces temps là, les Croisés n’avaient pas encore rapportés d’Orient  la dépouille de l’ermite à La Motte aux Bois, les Loives n’étaient pas une frontière pour aller vers l’ouest et attraper quelques castors et truites dans la Galaure où la rive devient haute. La Bièvre était déjà traversée par les hommes, leurs champs à perte de vue s’étendaient au nord des Essarts.

Chevaux, troupeaux, mendiants et soldats faisaient du tapage en se rendant aux foires de la Beaucroissant. Seul le vallon de Marnans restait silencieux grâce au prieuré, les clercs venaient bien dans le bois à la poursuite de quelque bête perdue, d’un peu de bois mort, mais rares étaient ceux qui pénétraient la dense forêt de Chambaran.

A Grignon, nous allions souvent en bande d’une quinzaine avec les petits pour les aguerrir. Des chevreuils nombreux et peu farouches se laissaient encercler par nos jeunes et, c’est là qu’ils pouvaient grignoter lentement les pièces les plus tendres et s’endormir au soleil sans risque d’être dérangés par quiconque : busard, vautour ou renard. C’est nous qui avons donné le nom à cet endroit : Grignon : grignoter. ! »

Marie esquissa un sourire, en confiance, elle comprit qu’il fallait se taire pour écouter la suite du récit.

« Puis les temps ont changé, les hivers sont devenus très rudes, il fallait lécher la glace pour boire. Sur une portée, la moitié n’arrivait pas à maturité, les mâles robustes partaient en quête de nouveaux territoires : dans le Vercors, la Chartreuse, nul n’avait encore passé la grande rivière et conquis les Cévennes.

Je suis restée seule, tu as compris qui je suis ? Pleine des amours d’un solitaire aux abois, j’ai hurlé des nuits entières, même quand je ne voyais pas la lune. Chevreuils, cerfs, lapins, pas le moindre rat, tous avaient déserté ces sombres solitudes hivernales.

Les jours ont commencé à grandir, dans mon ventre, ça bougeait : coups de patte, coups de tête, un beau remue ménage. Mais je n’avais rien à me mettre sous la dent, mes réserves s’épuisaient sans la fratrie pour me porter un petit morceau de gibier.

Le terme était proche, le ruisseau s’est remis à couler, au début, ce n’était qu’un goutte à goutte qui tombait des stalactites qui pendaient des racines des arbres, tel une horloge qui comptait mes heures. J’ai bu ces premières gouttes comme on boit des larmes.

Mon sang a commencé à circuler et sans faire de bruit, j’ai pu attraper quelques grives qui sur cette fin d’hiver venaient picorer les alises de l’alisier torminal sur le coteau. Mes faibles forces m’ont permis de mettre bas, trois louveteaux aussi noirs que leur mère. Quand le soleil a pu de nouveau traverser les branches des arbres avant que les jeunes pousses des fayards ne pointent, ils pouvaient déjà gambader malgré la pauvreté nourricière de mon lait rare et froid.

Quelques chevreuils efflanqués sont revenus de la vallée et, à leur suite le père de mes enfants. Un territoire doré et foisonnant de vie animale s’étendait plus au sud, et c’est plus tard que les hommes les ont nommés : le Creux du Loup, le pas du Loup, le lac du Loup, la Dent du Loup,  « Que tu vois là juste en face, au dessus de la verte ligne de l’horizon des bois ». De jour en jour les petits ont pris des forces et fait connaissance avec leur grande famille, les journées les entraînaient de plus en plus loin. Je ne pouvais pas suivre, trop faible pour courir ces bois. Je suis restée dans cette pauvre combe et un jour, ils ne sont pas revenus.

Les jours grandissaient, couchée ici près de cette pierre où tu es assise Marie, j’ai bu cette eau jusqu’au solstice d’été quand les jours sont les plus longs. Nulle souffrance, nul regret, juste les jours et le temps présent, mes yeux se sont fermés avant que l’eau ne cesse de couler comme tu le sais lors des chaudes journées de l’été. »

Marie ne pleurait pas, mais elle savait à cet instant même que pour elle, la vie serait comme celle de cette louve solitaire et abandonnée. Elle aurait un fils et une descendance, mais le monde aurait changé.

Quelques années plus tard, un coureur des bois solitaire, pas un chasseur, un cueilleur de champignon, un herboriste, un ramasseur de châtaigne, en remontant la rivière, au lieu de  suivre vers Clairfont, s’est trouvé dans ce vallon et vit une queue noire et douce. Son odeur était celle du bois et de la mousse. Il n’eut pas envie de l’emmener comme trophée poussiéreux sur une cheminée de salon. Non, de  ses mains, il creusa la glaise d’argile pour enterrer ce qui restait de la dépouille d’une mère.

Le lieu se nomme désormais la « Queue Noire ». Marie m’a raconté cette histoire un hiver où, un mètre de neige l’empêchait de descendre au village pour les courses. Devant un café fumant quand je lui remettais son pain et un pot de confiture de myrtilles, sa langue se déliait et une larme claire coulait sur sa joue. Elle  buvait discrètement cette eau du cœur tandis que ses doigts gourds et déformés  formaient des petits tas de cailloux blancs et noirs sur le coin de la table : les cailloux de la Queue Noire.

Quand je descends dans le bois, je m’assoie sur la grosse pierre ronde. Fin juin, le murmure de l’eau cristalline émet un faible halètement court.

Marie : ton récit n’est pas un conte.

PF

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C
Pierre,Quand j'écris un com, surtout sur ton blog que j'apprécie vraiment, c'est que je suis sincère.Clavel a écrit de très beaux poèmes que j'ai lu en travaillant en bibliothèque jeunesse.Claudia
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C
Je le trouve fort beau, ce récit, Pierre. Il me fait penser à Clavel. Lui aussi aime la nature et sait transmettre sa passion des animaux et principalement des loups.Claudia
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F
<br /> Merci pour le  compliment, c'est la première fois que je partage en ligne ce genre de texte. A vrai dire, je n'ai aucune idée de ce qu'il peut rendre à la lecture, après ton commentaire, je<br /> suis allé voir les "Légendes" de Clavel dans ma bibliothèque, c'est vrai tu as raison, il y a un peu de celà.J'en suis flaté, ce texte est vraiment pour mettre à l'honneur cette voisine agée <br /> Marie aujourd'hui disparue.<br /> <br /> <br />