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Publié par FMarmotte5

Manos est las de tout ce chaos.

Il a l’impression d’avoir le mauvais rôle.

Il sait bien ce qu’on dit de lui :

« Cœur de pierre », «  Dur à cuire », « Dur d’oreille », « Pierre qui roule… ».

"Il gèle à pierre fendre"  : ça sera bientôt une réalité.

Il n’est pas comme Islandine, fluide et impalpable, ni comme Yorik insaisissable, encore moins comme Inlandir ombrageux ou le Gitan et ses semelles de vent. Tout lui pèse aujourd’hui, il a hâte de la franchir cette rivière, hâte de retrouver ses cimes chéries, hâte de se creuser une niche au creux d’un col, hâte de revoir les aigles, les marmottes, les bouquetins qui viennent se chauffer au soleil à ses côtés, les chamois craintifs qui sautent dans les pentes en narguant les lois de la gravité.

 

Il supporterait bien quelques chocards à bec jaune venus terminer leur repas sur son dos, entendre le cri de la perdrix blanche, le lagopède le réveiller avant que le soleil ne soit passé sur l’épaule du glacier en face, rire des galipettes de jeunes blanchots insouciants, s’égaillant sur un névé tardif en août à la barbe d’un gypaète rassasié près d'un os cassé dont il n'a gardé que la moëlle.

Il ne dirait pas non aux cris de joie de quelques enfants venus faire de la varappe sur les anfractuosités de son échine, sentir la caresse de leurs petites mains dans le creux de ses flancs, essayer de ne pas rire en entendant les histoires du village qu’ils ne manqueraient pas de se raconter pendant que les petites filles, des noeuds dans les cheveux et en robes de velours côtelé brosseraient la longue chevelure soyeuse de leurs poupées en se racontant des secrets à l’oreille. Il entendrait encore avec joie l’appel du cor venu de la vallée pour le rassemblement des troupeaux.

 

Il croit bien, que même le bavardage superficiel d’un groupe de randonneurs le ravirait en ces temps obscurs, peu importe si la sonnerie d’un téléphone portable venait à perturber le fond sonore des criquets.

 Il n’aime pas voir les papiers, ni les pelures d’orange, mais la bonne odeur d’une tranche de saucisson, un fromage coulant, la petite fumée du café tiré d’un thermos, le suave arôme du chocolat noir et le clin d’œil solaire de la feuille d’aluminium.

 

Quand il est dans son coin de col sous une épaule abritée de la bise, malgré les congères qui se forment l’hiver derrière son dos, rien qu’une petite fumée dans le vallon lui dit qu’un skieur est monté au Chalet du Dessus. Ce soir il brûle du mélèze, le François ne va pas être content cet automne quand il montera pour la chasse, c’est lui qui monte le bois  il l’entendra  marmonner dans sa barbe  «  Ces montagnards du dimanche pensent que le bois monte tout seul pardi ! La saison prochaine avant la grande transhumance des moutons, il mettra ses sacs de sel au bas du sentier sous le panneau du parc avec un écriteau :

« Pensez au berger, montez 1 kilo chacun au chalet, SVP. Merci!

Prière de laisser la montagne comme vous aimeriez la trouver ! »

Ça fait plusieurs années qu’il a envie de le faire, sûr que cette année il le fera. »

 

Dans combien de temps tout reviendra t-il comme avant ? Il croit bien que rien justement ne sera plus comme avant, trop de choses graves, d’erreurs, d’insouciance, de manque de responsabilité ou de clairvoyance.

Le principe du «  Tout, tout de suite » et ce monde qui ne sait plus attendre, qui ne respecte plus les saisons, qui grogne quand un peu de neige va l’encontre de leurs projets personnels, qu’une petite pluie d’été contrarie leurs pauvres envies de bronzette ou de baignade, qu’une bonne averse de printemps retarde un semis de plantes de balcon si peu mellifères. Un géranium, un pétunia éloignent les moustiques, c'est vrai. 

Il tourne le dos à la route et pour une fois regarde en arrière. Sur son chemin : lapiaz, éboulis, claps, chaos, clapiers, parois abruptes, aiguilles, crêtes, fissures et failles pour l’instant infranchissables.

 

Dôme de neige des ecrins 4015m 16 juillet 2007 02

 

Une petite voix douce le sort de sa rêverie mélancolique, c’est comme le you-you de l’Atlas, un chant de noces Berbères, une fête Dakota, le Silbo Gomero des Canaries, lui habitué au yodle, au cor des Alpes, à la flûte du berger Pan et l’appel des vigognes et des alpagas au son de la quena sur l’Altiplano, les voix de gorge des femmes Inuits.

 C’est Zorha qui chante ; elle est heureuse.

- «  Regarde Manos. »

Il se retourne et fait face à ce qu’il croyait être son destin mais deviendra son chemin.

Il est là.

Sous une fine barrière de brumes scintillantes. On entend déjà les craquements des séracs qui s’effondrent comme au ralenti dans la baie immense de la Grande Rivière.

L’inlandsis.

 

30 le « Dit » de la Sylve d’Emeraude 

VI. Dispersion 6. Chaos dans un cœur de pierre.

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Claudia 18/02/2011 11:46



Pierre,
Et nous alors ? On n'aurait plus rien à lire ? Je pense tout simplement que cela veut dire que ton écriture est belle.
ET puis, te prends pas la tête. Fais comme moi, quand tu as envie d'écrire, fais le
Bonne journée. Claudia



Claudia 17/02/2011 09:11



Pierre,
Quand je lis ta réponse, je pense à la chanson de Jean ferrat "la montagne"



FMarmotte5 18/02/2011 08:59



J'hésite parfois à écrire sachant que d'illustres auteurs l'ont mieux dit que moi.



Claudia 10/02/2011 18:13



Qu'est-ce qu'elle est belle la montagne Là, ce soir, j'en ai marre de réfléchir, alors je me promène sur les blogs,
cela m'oxygène les neurones. Bises Claudia



FMarmotte5 17/02/2011 08:51



bonjour Claudia, le montagne en plus d'être belle par sa rudesse me confronte à la réalité d'un quotidien de lutte, d'effort, d'adapatation. Quand on marche, ou bien le travailleur de la terre
dans le passé s'attache à des choses essentielles de tous les jours proche de la survie, en ce sens la montagne (ou la nature ) fait élaguer le superflu (du moins pour moi) et tout ce blabla
médiatique stérile, pour vivre plus près de l'instant... c'est juste un point de vue mais ça m'aide à me situer dans ce monde.


Je suis content de savoir que de belles photos aident et permettent à d'autres de s'oxygèner.


Bises et " take care" prends soin de toi.



Adamante 29/01/2011 13:13



Bonjour Pierre, je suis heureuse d'avoir pu prendre le temps de m'installer pour lire chez toi ce matin, et progresser dans ton conte jusqu'au prochain épisode. Merci. Adamante



FMarmotte5 03/02/2011 06:54



Bonjour Adamante, je suis entrain de faire l'inventaire du sac de mon porteur  sous le col à première vue, c'est un vrai fourre tout?



Quichottine 26/01/2011 13:20



J'aime ces personnages qui pensent autrement et qui nous montrent le chemin.


 


Je ne crois pas qu'il soit si dur... il a seulement trop mal.


 


Passe une belle journée.



FMarmotte5 28/01/2011 15:24



Alors je dois aussi penser autrement, à l'école j'ai souvent subi des railleries car j'étais "différent"?  pour moi c'est un compliment.


termine bien cet après midi.



Marine D 26/01/2011 13:03



Il pense bien, il parle bien ton Manos, beau texte Pierre !


Bises



FMarmotte5 28/01/2011 15:22



merci Marine ça m'encourage, mon visiteur à posé son sac j'en fais l'inventaire.....



Patxi 26/01/2011 01:35



Aussi beau que la bise dans des champs de fleurs, merci



FMarmotte5 28/01/2011 15:21



Quand il y a de la bise ici, il vaut mieux être chaudement couvert mais question beauté je suis daccord avec toi.



CRBR 24/01/2011 18:27



super beau, ca donne envie de se retirer dans un coin comme ca, pépére!!!



FMarmotte5 28/01/2011 15:18



Pas très hospitalier le coin à 3700m. à moins de s'appeller Otsi?



nono 24/01/2011 09:51



Pierre au coeur de pierre j'y crois pas !


Bonne balade 


Nono



annielamarmotte 24/01/2011 08:49



et toi tu as un coeur de "Pierre"



FMarmotte5 28/01/2011 15:12



Bien sûr : dur dehors fondant à l'intèrieur comme les  cherry-rocher. lol;-)