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Publié par FMarmotte5

Encore une histoire de réseau vous allez me dire ? Oui, des trames, des fils conducteurs, des voies insoupçonnées, une impasse aussi, une toile souple et mobile, des indices laissés ça et là, mémoires enfouies, souvenirs fugaces.

La carte oubliée peut elle être encore utile ? À la limite, elle peut avoir un côté décoratif dans un joli cadre de bois brut au-dessus d'un bar. L'Aubergiste sera de retour et les nuits longues d'hiver, il viendra s'asseoir sur un banc avec les habitués afin de raconter le « Dit » de la Sylve d’Émeraude.

 

Des blancs dans le récit, des variantes dans les versions, c'est ce qui fait la légende. La mémoire des hommes reste une énigme, ce qui est effacé, ce qui est souligné, les retours fugaces dans les songes, les comptines pour enfant, les contes récités par un ancien qui ne sait plus le jour qu'on est mais qui n'est pas avare en détails sur cette histoire. Il a connu dans sa jeunesse une homme qui a entendu parlé d'un de ces personnages aux noms magiques, mais il n'a lui-même pas vécu cette aventure.

 

Quand les jeunes partent en montagne, ils croisent sur les troncs d'arbre, les cairns, des signes du temps qui passe. Une fois, un fils, un petit-fils de Akiiko ou du moins un de ses descendants que tout le pays appelait cordialement le « Haïcourt » car il était petit, un jour, à moins que ce soit un soir très tard, il s'est perdu dans la forêt. Sa journée avait été longue et pénible, il avait remuer des pierres afin de canaliser des torrents qui défonçaient le sentier. Il connaissait bien le chemin, mais ce soir là , la nuit est tombée très tôt, une brume épaisse a gagné les étages sur les pentes de la montagne.

 

Il a marché longtemps essayant de descendre dans la vallée, d'habitude en 2 heures, il était au village. Cette fois là , il s'est retrouvé au bord d'une falaise escarpée, sans possibilités de descente, il n'avait pas l'habitude d'emmener son matériel de rappel, sa descente était coupée, il a rebroussé chemin afin de retrouver le sentier. Là, il a perdu ses repères, la nuit sans être épaisse diffusait une ambiance curieuse.

 

Il a cassé des branches en sous-bois, passé un gué et s'est mouillé les pieds dans un torrent, la tourbière étrange avec ses feux follets, les rochers, il n'avait d'autres issues que de monter. La nuit avançait, quand les brumes se sont dissipées, le ciel étoilé lui a redonné de l'espoir. Il s'est souvenu de la vielle dame de la légende, vers minuit la lune est passée par dessus les cimes des sapins de Douglas, les ombres se sont effacées.

Puis, imperceptiblement la forêt a laissé la place à une grande clairière, les résineux se sont espacés, rabougris, comme tenus à l'écart par des limites invisibles. Un no man's land pour arbres.

 

Le fils de la Sylve était parfois obligé d'allonger le pas afin de franchir les larges saignées dans la pierre. Au fond des entrailles de la terre, il lui semblait entendre des fluides invisibles s'écouler.

 

Le lapiaz comme une matière grise parlait à son cœur, il ne savait plus trop s'il était en train de rêver comme quand sa grand-mère lui lisait une histoire tard le soir. Pendant que la fatigue gagnait ses muscles, il reprenait confiance comme si un guide le prenait par la main. Antique instinct, grégaire intuition des ses pères, pâtres et nomades. Parfois un trou plus large l'obligeait à un détour, en passant au bord, un air frais venait soulever sa chevelure légère. Ses longues mèches brunes venaient se coller à son front lisse . Sur la carte il avait déjà lu ces dénominations de « Trou qui souffle », des experts venus faire des relevés à la recherche d'une source avaient expliqué que les cours d'eau souterrains dans le calcaire faisaient des courants d'air au travers des fissures au passage des siphons.

 

Lapiaz pleine lune

 

 

« La terre respire . » Pensa t il.

Comme sur les estampes du salon chez lui, les cachalots démesurés qu'un artiste de la famille de sa mère avait peint de traits fins et symboliques.

« Elle souffle. » C'était le cri des chasseurs, il ne serait pas cette nuit un capitaine Achab lié par les cordages sur le dos de Moby-Dick.

« Je suis sur l'échine de la baleine. » Son âme d'enfant était transportée par cette aventure, piqué par le jeu, il s'élançait au dessus des crevasses, il surfait sur des vagues imaginaires, gardait le cap sur une île lointaine, relevait sa position avec un compas de fortune.

 

Au loin, une étoile plus brillante que les autres lui indiquait la route à suivre. Elle se trouvait sur la crête, un dôme arrondi de neige d'où il allait pouvoir faire le point. Chez lui, on devait s’inquiéter, ce n'était pas dans ses habitudes de ne pas rentrer.

 

Un petit pincement au cœur à l'évocation du salon où sans doute sa mère après avoir lancer l'alerte se morfondait dans le profond fauteuil aux accoudoirs usés. Celui qu'elle aimait bien, où elle passait de longues heures d'hiver avec son tricot, un livre ouvert retourné sur le genou afin de garder la page. Elle faisait toujours plusieurs choses à la fois. Le feu animait son visage, son front sans ride laissait percevoir son angoisse.

 

Silencieux le grand-père mondait des noix. Un petit coup sec de maillet sur une tuile creuse. Puis il triait avec précautions le cerneau. Un cerveau miniature, un cortex parfait qu'il porterait chez le pâtissier dès qu'il en aurait un bon kilo. Enrobés de chocolat noir, il ne connaissait rien de plus subtil pour le palais.

Il avait confiance lui, il se souvenait des équipées avec son petit-fils dans la montagne, les leçons de nature, le ciel, les étoiles, les techniques de survie, les dangers, les précautions, les choses à ne pas faire et par-dessus tout : le mental, la confiance.

Pas une confiance aveugle, non mais un sentiment mûri et déterminé, une foi solide en la vie. Une pensée positive pour ne pas dire une prière constante.

 

Dans le silence de la nuit alors que les hommes du village se préparaient et élaboraient des plans, se partageaient les tâches, le « Haïcourt » marchait d'un pas lent et sûr. Il avait trouvé dans le fond de ses poches des cerneaux, grand-père était avec lui, il ne craignait plus rien. "Un rythme de croisière" comme on dit, cadençait ses foulées.

 

Autour de la grande carte de la Sylve qu'ils avaient décrochée exceptionnellement, ils décidèrent cette nuit là de faire 5 groupes. Personne ne dit rien mais chacun pensait à l'antique aventure de la Sylve : l'Eau, la Pierre, la Forêt, la Lumière, le Temps et les cinq doigts de la main : Islandine, Manosthéralitaf, Inlandir, le Gitan, Yorik. Instinctivement chacun à posé son doigt sur le bord de l'âtre afin de marquer leur front d'une rune de cendre, comme dans les jeux de leur enfance.

 

40. le « Dit » de la Sylve d’Émeraude.3. Cortex. IX. Revenus les rêves nus.

 

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Joëlle 26/02/2012 08:16


Très beau moment tant par les mots que par l'image, merci Pierre, bon dimanche à toi

Quichottine 25/02/2012 09:38


Je viens de me rendre compte que tu es passé chez moi entretemps.


Un grand merci pour ton témoignage.

Quichottine 25/02/2012 09:36


Tu sais que tu es incroyable ?


Tu pars d'une carte, et puis, tu racontes, et tu mêles à ton récit des souvenirs qui pourraient être les miens.


J'aime énormément ces moments de partage.


Merci !


Passe une belle journée.

FMarmotte5 27/02/2012 12:07



? le livre ouvert sur le genou? Un enfant qui rentre tard? Un grand-père qui monde les noix? Merci pour ton passage toujours très touchant et personnel.


Bonne journée.