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Publié par FMarmotte5

J'attendais depuis à peine 20 minutes dans la salle d’accueil du crématorium de Zork-ville. Le temps de parcourir les titres de quelques livres anciens posés sur les étagères de plexiglas dans un coin de la salle.
« Le meilleur des mondes » d'Aldous Huxley, « Jouvence » du même auteur, je me suis souvenu avoir lu ce livre, un couple d'aristocrates en quête d'immortalité faisaient des recherches sur les carpes dans le sous-sol de leur demeure gothique. C'est finalement en vieux singes poilus et décrépis que l’Élixir de Jouvence les a transformés. Plus récent, un best-seller du XXI e siècle « Les Particules Élémentaires » de Michel Houellebecq aux cotés d'un guide pratique sur le « Massage Esalen », mais aucune littérature sur Zart'.
 
Je n’avais pas pu me rendre à la CT2D : «  Cérémonie de Transfert des Dons et Données » qui avait eu lieu dans le bâtiment tout proche. Les parois scintillantes de l'IZIBM voisin donnaient un aspect déjà très solaire à l'ambiance locale, je me sentais un peu seul.
L'Institut Zorkien d'Informatique et de Biologie Moléculaire n'avait pas admis qu'un terrien assiste au transfert des données de Zork IV Tumac. Bien qu'étant mon ami, le pilote d'astronef H+ qui nous avait conduis dans le cœur d'un trou noir avait émis le souhait que ce processus plus technique que philosophique ne soit réalisé qu'en présence de ses pairs.
 
La grande porte centrale s'est ouverte lentement, sur une plate-forme de métal gris le corps de mon ami avançait en lévitation supra-conductrice, escorté de pilotes dont on aurait pu croire qu'ils étaient les clones de Tumac, la paix sur leur visages imposait le respect comme le soin méticuleux qu'ils avaient pris a « peigner » leurs 14 appendices nasaux ( c'est par ceux-ci qu'une interface permettait de transposer des données biochimiques en séquences numériques au moment du « départ » du « mourant » bien que ce mot n'existe pas en langage Zorkien).
Malgré toute la solennité de cet instant, un des pilotes est sorti de la file afin de venir me tendre un disque de couleur.
«Tenez, Zork IV Tumac a souhaité que vous possédiez aussi sa « Mémoire ».
« Merci. »
J'ai tendu mes deux mains pour recevoir avec dignité ce qui restait des pensées, écrits, émotions, compilations des actes, souvenirs de celui qui avait guidé mes premiers pas sur cette planète, alors que mon errance allait commencer et que j'étais encore un néophyte dans la récolte de Grassifolia Gigantea Rubosa Z.
« C'est un grand honneur. » Ajoutais-je en me courbant devant ce géant de 2m.78 dans les yeux de chat duquel je ne percevais malheureusement aucun signe de douleur ni de tristesse, ni empathie, ni compassion.
 
La plate-forme portant le corps de mon ami s'est avancée jusqu'au centre de la pièce. Le grand dôme de verre s'est ouvert lentement. Bientôt, les deux soleils de Zart' seraient en conjonction. C'est ce moment du mois exceptionnel que Zork IV Tumac avait choisi pour son « transfert zodiacal».
 
Ignorant tout de leurs modes de reproduction, j'ai eu longtemps des doutes sur le procédé.
Leur « humanité », leur grande sagesse, la profonde fraternité qui unissait ces êtres tendres et attachants était aux antipodes d'une société totalitaire comme Huxley le décrit dans son roman. Proches des communautés primitives après le grand clash atomique de la terre, j'ai toujours pensé qu'ils avaient un lieu de naissance, un village avec des pères et des mères. Je n'ai jamais osé imaginé que Zork' IV ait pu être un clone...issu d'une mitose eucaryote sans méiose et reproduction sexuée.
 
Et pourtant, il me parlait de ses frères, il portait autour du cou un disque semblable à celui qu'on m'avait remis aujourd'hui et chaque fois qu'il prononçait le mot « frère » il le prenait machinalement mais avec précaution afin d'y déposer un baiser.
 
Un fois au centre de la coupole, une douce musique à peine perceptible par mes oreilles humaines s'est mise en vibration hyperacousique. Silencieusement un axe est venu soulever le lit de métal gris, une corolle de miroirs convexes s'est ouverte vers le ciel de Zart' au moment ou la conjonction des deux soleils était à son apogée au zénith.
C'est un instant émouvant que j'aurais du mal à vous décrire qui n'a rien à voir avec les bruits de soufflerie d'un crématorium terrestre, des mots souvent inadaptés et des lieux communs qui sont dit lors des cérémonies funéraires occidentales .Loin d'un macabre dakhmeh du lointain Zoroastre, ici ni Mazda, ni vautours pour emporter cette dépouille.
 
Carnet de voyage à Zart page 9
 
 
Une aura d'un rouge orangé est née au cœur de la fleur incandescente, le crescendo des violons est entré en phase avec la lumière. Encore plus poignant que l'Adagio for Strings de Samuel Barber.
J'ai versé une larme.
 
 
« Good bye Zork'IV Tumac.»
Que vais-je devenir sans toi à errer de nouveau dans les déserts de Zork ? »
 
« Tu n'est pas seul, je suis là ! » m'a répondu une petite voix venue du plus profond de mon être. J'ai pris le disque de couleur et je l'ai embrassé, ce ne sera pas la dernière fois, j'ai pris l'habitude maintenant de passer outre le temps. Je savais que chronos ne pourrait rien contre le beau, le bon , le vrai de la « Mémoire » de Tumac. Je n'étais pas « Funés » heureusement pour moi. J'avais acquis grâce à Tumac des rudiments de savoir, des automatismes de savoir-faire mais le plus précieux de ses dons était de savoir être.
 
Nul besoin de pouvoirs surnaturels, quoique j'aurais bien aimé acquérir leur nyctalopie pour économiser les piles de ma lampe frontale, leur hypermnésie me faisait peur, les 10 milliards de neurones de mon cerveau étroit et rudimentaire n'auraient jamais pu gérer avec autant de virtuosité les connections complexes de ce que j'avais vécu et enregistré depuis le début de mon séjour sur Zart'.
Aurais-je aussi un disque mémoriel à confier à quelqu'un?
 
La Fédération des Pilotes Sidéraux de Zart' prévoyait un repas d'adieux, j'ai été invité.
« Sushis de star-fish.
Tarte aux tomanzanillas », tout ce qu'aimait Zork Tumac.
« Tam ! Yakatam ! Tam ! Tamayakatamtam ! Yak ! » j'entends encore le chant des femmes dans le désert.Tumac avait-il eu une maman ?
Le Cosmik@ffé est fermé.
« Zart'ye-bye ! »
 
Carnets de voyage sur Zart' page IX

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Quichottine 22/04/2012 11:33


Ton monde a des côtés vraiment attachants.


Merci de nous y emmener ainsi.