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Publié par FMarmotte5

 
J'avais en main un vieux portulan qu'un bouquiniste de la Baixa pombalina m'avait cédé suite à un âpre marchandage. Bien qu'il m'ait soutenu qu'il avait été entre les mains de Christophe Colomb lui-même, la facture artisanale, les teintes encore vives montraient qu'il s'agissait d'un palimpseste de qualité certes mais pas d'un original. Le copiste travaillant sans doute en série et peu féru de géographie avait même fait une erreur grossière en inversant la longitude et la latitude.
 
 
Drôle de Madère le Portulan
 
 
Peu importe, une rapide observation du soleil, les voiles bordées sous les alizés naissants eurent tôt fait de me faire franchir les 535 milles marins de Lisbonne à Vila Baleira, le petit port de Porto Santo bien à l'abri au sud du Pico do Facho.
 
Je n'ai pas eu de mal à y trouver un mouillage bon marché, les plaisanciers préféraient Funchal, voir Santa Cruz comme principales destinations où, l'approvisionnement en vivre étaient plus commodes, les bars et restaurants où l'espetada était copieuse et le caldo verde épicé. C'est devant un bacalhao inimitable que João s'est approché de ma table. Il héla le patron en commandant un « Madère » pour deux, c'est avec joie que je lui ai proposer de partager l'assiette de bolos de mel que la jeune serveuse peu loquace avait généreusement posée sur la desserte voisine.
 
João devait avoir dans la cinquantaine, sa barbe de trois jours déjà poivre et sel lui donnait des allures de vieux briscard digne d'une nouvelle de R.L.Stevenson. Il a franchement ri quand je lui ai montrer mon acquisition et n'a pas voulu croire que ce document m'avait conduit jusqu'ici. J'ai bien sûr omis de lui parler du GPS qui équipait le tableau de bord du Jeanneau de 14 mètres avec spi que j'avais trouvé d'occasion sur un dépôt-vente de la côte atlantique proche de Biarritz.
 
Dans le fond de la salle, un ancien juke-box diffusait des fados rares, Amalia Rodriguez et la voix tragique de Mariza, sublime à en tirer des larmes du cœur du plus endurci des coureurs des mers.
 
« Connais-tu la légende du « Drojão do Madeira ? » me demanda tout à trac João.
Je m'attendais à une de ces blagues de marin , plus fines que celles des routiers, des salles de garde, devant ma trogne, il a compris que je n'étais pas amateur.
«  Ce n'est pas ce que tu crois ! »
« Te souviens-tu du tremblement de terre de Lisbonne le 1 novembre 1755 ? »
« Je n'étais pas né ! »
« Arrête tes conneries, ne me dis pas que tu n'as pas lu Candide de Voltaire ? »
 
Mes souvenirs de lycée revenaient à la surface après des lustres d'oubli.
Il a sorti de la poche arrière de son jean un vieux livre genre « Pocket » à la couverture rouge, style collection «  Énigmes et mystères » qui faisait fureur dans les années 70 bien avant le courant New-Age et les émissions apocalyptiques sur la fin du monde du 21/12/1012 dont les télés nous assomment par les temps d'incertitude et de doute qui courent .
 
Il a ouvert le livre, une des pages était cornée et semblait avoir été consultée de nombreuses fois, en témoignaient les tâches de gras, une miette de pain dans la tranche, un cheveu collé par de la confiture ou autre chose de moins appétissant.
 
« Tu vois là, c'est les 3 îles de l'Archipel de Madère : Désertas où rien ne pousse, Madeira autrefois couverte d'arbres gigantesques qui lui ont donné son nom « Madeira = bois d’œuvre) et où nous sommes, l’île volcanique de Porto Santo.
 
Bien avant la découverte de l'Amérique, des Phéniciens intrépides avaient approché ce que les Grecs nommaient les « Limites du monde », c'est ainsi que notre archipel est entré dans le Timée et le Critias de Platon associé au mythe de l'Atlantide.
 
Une prédiction apocryphe de Nostradamus parle du «Drôle de Madère ».
Sous ce titre il tira de la poche de sa chemise un papier brun sur lequel j'ai pu lire ceci :
 
« Sous les flots tapie
Atlantide endormie
Quand la Tête lèvera
La Bête on verra
Aux siècles en douze
Les hommes dans la bouse,
Terre et mer sous les eaux
Continents et îlots. »
 
 
 
Drôle de Madère shéma-copie-1
 
 
« Les 3 îles de Madère sont les bosses d'un animal fantastique digne de l'Odyssée, de ses Gorgones, Cyclopes et Sirènes, un dromadaire, un chameau à 3 bosses qui dépassent des eaux de l'Atlantique.
Parfois, tous les 1000 ans, ( les impies disent par hasard) les croyants racontent que c'est pour punir les hommes, la « Bête » lève la tête des abysses et provoque tremblements de terre et tsunamis dévastateurs, c'est le « Drôle de Madère ».
Sur la colline une petite chapelle est remplie d’ex-voto, les gens ici sont encore très superstitieux. »
 
João m'a tendu son bouquin usé, il n'a pas pu lire le doute dans mon regard perplexe. Je lui ai tendu un billet de 10 euros qu'il a empoché sans commentaires. On a terminé les desserts avec un café, un expresso portugais à réveiller un mort ou un dromadaire marin endormi depuis des siècles.
 
Vers minuit quand j'ai enfin trouvé le sommeil, il m'a semblé sentir un fort tangage inhabituel secouer ma bannette.
 
 
 
PF le 8 octobre 2012 pour le Jeu de « l'Arbre à mots » hébergé par La Sardine.
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soakette la sardine 20/10/2012 19:31


rho j'adore cette légende ! et mon petit frère aussi (-;

FMarmotte5 20/10/2012 20:19



Une histoire pour l'endormir? mais j'imagine qu'il doit être grand. Un truc pour avoir envie de faire de la voile. "Larguez les amarres!" Vive l'aventure, un genre qui ne se démode pas, les
bateaux, les flibustiers, Merci pour ton passage.



Martine27 15/10/2012 14:17


Il me semble bien me souvenir de cette collection ! Je crois quand même que je vais éviter cette partie du monde !

Bestofava 13/10/2012 18:58


Le moins que l'on puisse dire, c'est que ton mot t'a inspiré.


Enfin, tu connais bien l'endroit.


j'adore outre le texte tes dessins très précis.

FMarmotte5 13/10/2012 19:43



Jamais mis les pieds m^me avec des palmes ;-) Il en faut peu  pour m'inspirer je démarre au 1/4 de tour pour les histoires. Bon diamanche.



Lorraine 11/10/2012 10:04


J'ai suivi, haletante, ton récit authentique (ne me dis pas le contraire!..), qui m'a enfin révélé ce qu'est la Bête aux trois bosses, endormie mais pas morte et qui pourrait se réveiller. Je me
suis signée comme il se doit à l'annonce d'une catastrophe et me suis promis d'y repenser ce soir avant le sommeil. Moment où je médite longuement...enfin,jusqu'à ce que la fatigue m'endorme d'un
coup... Bonsoir, Pierre.

FMarmotte5 11/10/2012 10:27



La lecture ça sert aussi à celà : s'endormir. Hélas tout ici est fiction , pas de voilier, ni de souvenir de Bacalhao, et voyage à Madère... Bonne journée.



Joëlle Colomar 10/10/2012 21:16


Un conte qui donne une raison d'être aux idées des supersticieux et des croyants. C'est un véritable tour de force. Belle soirée. Joëlle


PS: merci pour votre passage sur mon blog.

FMarmotte5 11/10/2012 09:17



Mon allusion aux "fins du monde" et "apocalypses" en tous genres est au second degré avec pas mal de dérision. Vous comprendrez que je suis loin d'adhèrer à ce genre de pensée. Rationnel, le conte pour moi est plus du domaine de l'imaginiare
(avec des références aux archétypes de CG Jung) que celui de la "prophétie", astrologie, voyance et autres substituts à la foi qui émergent en ce moment et de tous temps. Merci d'avoir pris le
temps de me lire. Cordialement.



Marine D:0019: 10/10/2012 13:52


La pluie n'arrive pas à tomber ici, c'est hyper hyper sec !!!


Oui Amalia je l'ai entendue j'avais 19 ans à Lisbonne, alors tu vois, une merveille ! Les voix sont très proches mais il y a plus de corazon chez Amàlia !

FMarmotte5 10/10/2012 15:20



ça doit être un beau moment de souvenir, j'ai découvert le fado plus tard grâce à des collègues de travail portugaises. Mes parents m'avaient emmenés voir Edith Piaf sa dernière tournée c'était à
Lyon, j'étais pas fan mais fortement impressionné, je la vois encore si maigre et cette voix si puissante du coffre e du coeur.


Que serait la chanson sans "corazon" Bonne soirée.


 



Marine D:0019: 10/10/2012 13:14


http://www.youtube.com/watch?v=bKmCib5YsYo


 


Barco Negro d' Amàlia Rodriguez ...

FMarmotte5 10/10/2012 13:46



Super lien, j'écoute plus Mariza qu'Amalia Rodriguez , mais là chapeau, une interprétation superbe du grand fado. merci Marine.



Marine D:0019: 10/10/2012 13:11


Tu as droit au premier prix sans conteste pour ce thème ! Bravo Pierre, quel talent, et la voix d'Amalia Rofdriguez est superbe, je n'ai pas vérifié mais je ne crois pas me tromper...J'ai eu le
disque autrefois !

FMarmotte5 10/10/2012 13:47






 ben! avec la pluie j'ai le temps de mettre les voiles vers l'ouest...en pensées.



C.Kiminou 09/10/2012 08:57


Alors Pierre, je vous dis chapeau ! Nom seulement j'ai du ressortir mon dictionnaire, mais en plus j'ai ri, mais ri plusieurs fois en vous lisant. Le meillleur pour moi, le dessin du drôle de
Madère, cette expression "un expresso portugais à réveiller un mort ou un dromadaire marin endormi depuis des siècles et enfin la découverte de Mariza que je ne connaissais pas.


Bonne journée


CaroLINE

Quichottine 08/10/2012 22:24


J'ai adoré ton histoire... ça va ? ça ne tangue plus ?


J'espère que tu ne l'as pas réveillé.


Passe une douce soirée.

FMarmotte5 10/10/2012 12:34



j'ai sans doute abusé du Madère ;-)... merci Quichottine



Topirate 08/10/2012 21:02


Bravo! tu as le don de nous faire voyager dans l'univers du fantastique avec force de détails...c'est un vrai plaisir que de te lire , merci !


Bonne fin de soirée

FMarmotte5 10/10/2012 16:52



Ouah rien que le mot fantastique est un compliment, je me frotte aux grands alors?  Merci de ta patience pour la
lecture de longs textes. Tes vers sont pas mal non plus.



Joëlle 08/10/2012 19:23


Un plaisir de te lire mais encore plus de découvrir tes dessins-aquarelles et j'en passe :-)))


Bravo à toi Pierre clap clap clap

FMarmotte5 10/10/2012 12:36



Je n'ai que cette issue romanesque pour "mettre les voiles" ;-)



jill bill 08/10/2012 17:23


Bonsoir Pierre ! Chameau euh chapeau et je ne parle pas de la baguette !  Vrai que tu es le propiétaire du mot si je ne me trompe, belle maîtrise du sujet ! Amitiés de jill.... A la
prochaine !

FMarmotte5 08/10/2012 18:04



Pas lusophone pour un sou, je préfère le bacalhao à la brandade, occasion d'un bon dépaysement dans le temps et l'espace. Amitiés et merci pour ta visite. Pierre.