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Publié par FMarmotte5

J’ai d’abord cru que c’était une fête, je me suis dit « Super ça va me changer de mes recherches archéo-illogiques », un genre de Floralies, Francofolies, Echolalie, Alalie, Créalalie, Artisalie, Bricocolie. J'en ai parlé autour de moi et je n’ai rencontré que des regards dubitatifs, beaucoup m’ont conseillé d’aller sur Wikipedia. Dans ce village isolé du Vercors, loin d’une connexion, j’ai ouvert le dictionnaire de 1927, rangé sur une étagère avec toute une pile de "La Montagne", un Larousse à la couverture orange encore bien conservé , sans succès.

J’ai payé le gîte, j’avais de la route à faire. Il était tard, ma voiture n’a pas démarré, décidé à percer cette énigme, j’ai commencé mon tour du village. Les portes étaient closes  à cause du froid. Par les rideaux fermés on apercevait le kaléidoscope bleuté des postes de télévision : « Le monde regarde le monde. » me dis-je.

 

A la sortie du village, dans l’angle sombre d’une grange j’ai vu un point rouge, quelqu’un fumait, je me suis annoncé en me raclant la gorge.

-« Bonne nuit ! »

-«  Hon… ! »

-« Fait pas chaud ! »

-«  Hon… ! »

-«  Moi, c’est Pierre ! »

-« Hon… ! »

Je me suis dit que ce n’était pas gagné, mais il m’a proposé une cigarette que j’ai refusée :

-« Je ne fume pas ! »

-« ça aiguiserai votre esprit lent pourtant. »

Je n’ai pas répondu à ce trait de vivacité.

J’ai donc engagé la conversation sur les banalités : la météo, la neige, la pleine lune qui brillerait cette nuit, le travail des bêtes. On entendait les vaches fourrager dans l’étable, pas de cloches, pour l’hiver, elles étaient toutes suspendues comme à la vente sous le balcon de l’habitation principale. Les contrastes commençaient à s’estomper, Venus se levait à l’horizon, le ciel froid sans nuage prenait des teintes de glace sombre.

-«  Une nuit idéale pour traquer la Noctalie. »

 

J’en suis resté bouche bée, voilà plusieurs jours que je cherchais à savoir ce qu’était la Noctalie et un taiseux du Plateau m’en parlait  de but en blanc. Peu enclin à croire au hasard je me suis cru dans un roman de Paul Auster.

-« La Noctalie ? » questionnais-je feignant l’ignorance, me gardant bien de lui dire que j’étais en quête, non de traque mais de signification.

-«  On voit bien que t’es d’en bas toi, et après on dit que c’est nous les sauvages. »

Je me dandinais sur mes deux pieds dans la nuit qui avançait, mes pieds devenaient insensibles, mes mains sous les aisselles, le bonnet sur les yeux : j’avais l’air de quoi ? En montant, la radio annonçait que la nuit, un – 17 °C sévirait  sur les hauteurs au dessus de 1300 mètres.

-«  Et ça arrive souvent les nuits où on traque la Noctalie ? »

-« Tous les 823 ans quand, les mois de janvier ont 5 samedis, 5 dimanches et 5 lundis comme cette année 2011. »

 

J’avais suivi les éphémérides, mes dictons locaux :

« A la Sainte Luce les jours grandissent du saut d’une puce. »

« A la Saint Antoine du repas d’un moine. »

Mémorisant mon Almanach du Vieux Dauphinois, en effet, cette particularité de janvier 2011 me revenait en mémoire.

-« Alors c’est cette nuit ou jamais. » Lui lançais-je me jetant à l’eau pour une expérience dont je ne connaissais pas le dénouement.

-« T’as tout compris, j’espère que t’es nyctalope. »

-«  Tout doux l’ami pas de gros mots, on a pas gardé les chèvres ensemble. » lui ai-je répondu du tac au tac.

Il s’est mis à rire à gorge déployée sans crainte de déranger les voisins, une vache a meuglé sans doute pour rire avec lui.

-«  On nomme comme ça ceux qui voient la nuit : les chats, les hiboux, certaines personnes qui mangent beaucoup de myrtilles comme moi, et les Noctalies. »

 

Rassuré j’ai sorti ma lampe frontale, mon appareil photo que j’ai réglé sur flash automatique.

-« Pas besoin de tout cet attirail, range moi ça dans ton sac à dos, tu les ferais fuir. Prend un bâton et c’est parti. »

 

On a pris la direction des Vallons, là où il n’y a pas de remontées mécaniques, le coin est hostile, une petite combe assez raide permet de grimper sur un petit plateau bien enneigé. Le vent y dépose ce qu’il souffle des crêtes, la neige s’accumule dans un petit talweg sous la pente.

Nos chaussures faisaient crisser la neige dure, les miennes du moins, lui il ne faisait pas de bruit, de temps en temps il se retournait et me faisait signe avec un doigt sur les lèvres de faire attention. Les derniers sapins à notre gauche s’allongeaient en ombres fantomatiques, la lune montait dans le ciel, Orion et sa ceinture illuminait le Sud, les Pléiades, chose rare se détachaient les unes des autres. L’air était sec, la nuit transparente.

En mon fors intérieur, je jubilais : «  Je suis devenu nyctalope. » 

 

Soudain, il s’est accroupi et sa main vers le bas m’a fait signe de faire de même. Je me suis approché, il a jeté son mégot, sa vareuse, dont je commençais à distinguer la teinte foncée et les gros boutons de cuir, dégageait une odeur de foin. Sa main a  plongé dans ses grandes poches afin d’en retirer une grosse poignée. Il faut dire qu’il avait des paluches larges comme des raquettes, des battoirs on dit. Le fourrage était bien sec, son parfum d’été et de soleil embaumait le petit creux dans lequel nous étions tapis. Il en a déposé sur la neige en avançant à croupetons afin de dessiner un arc de cercle d’au moins une vingtaine de mètres. Il m’en a donné une large poignée en m’intimant de faire comme lui, il s’en est frotté les mains, le visage, les habits et le bord des chaussures. Je l’ai imité docile néophyte.

 

Aussi silencieusement que nous étions venus, il m’entraînait à la lisière peu accueillante du bois de sapins.

Je n’ai pas de montre, j’ai juste mon téléphone portable que je m’apprêtais à sortir pour avoir une idée de l’heure, voyant mon geste, il m’a pris le bras avec vigueur, j’ai senti dans son geste une profonde déception. Une fois tout les 823 ans, j’ai compris son angoisse, il m’avait choisi moi, et mon ignorance allait tout faire capoter.

 

nuit étoilée

 

 

On a bien du attendre 3 heures, le froid commençait à raidir mes articulations, dans ma tête des idées étranges prenaient forme, les yeux me piquaient, il devait bien être minuit, la lune avait atteint son apogée au zénith.

Il m’a poussé du coude, émergeant de ma somnolence ou de mon hibernation débutante, j’ai écarquillé les yeux, à une centaine de mètres de nous,  des formes  apparaissaient derrière le mamelon sous la plus forte pente.

 

On peut imaginer une tête velue  dodelinante, mais quand ils ont rampé vers le foin dans le creux, un à un leur petits yeux rouges se sont allumés, il en venait de partout. Bientôt un petit troupeau de vingt Noctalies était rassemblé dans le talweg, on entendait leurs dents féroces broyer le foin croustillant, leurs naseaux reniflaient énergiques l’air froid de la nuit et parfois un rôt sonore déchirait le silence.

 

Le repas a bien duré 25 minutes, les yeux grands ouverts je ne voulais pas manquer une miette du spectacle, un sentiment de bien-être et de chaleur rayonnait de ces êtres doux et ignorés de tous. Perdu dans mes pensées je me suis laissé aller à un voyage intérieur, où , Mongolie, Tibet, Pérou, Andes, Labrador, Sibérie, Alaska formaient un vaste continent peuplé de Noctalies de toutes tailles et de toutes couleurs, certaines mêmes étaient diurnes ! Sahara, Gobi, Nubie, Sonora, Colorado, Arabie, Mojave, Atacama, des Noctalies des sables. Noctalies des plaines, des rivières, Noctalies urbaines qui graphent les murs de nos cités, Noctalies des champs, des mers, Arctiques, boréales et Antarctiques, Noctalies des cavernes, des forêts, des steppes, mais jamais, non jamais : des Noctalies en cage.

 

Quand j’ai rouvert les yeux, aiguisé mes idées, le petit vallon était vide, la lune avait disparu derrière l’épaule du Roc Cornafion, j’étais seul. Une forte odeur de foin restait accrochée aux particules fines de l‘air matinal.

Au sol, en voulant me relever, mes mains ont senti un objet que j’ai mis dans ma poche. De retour sur la place, quelques poules grattaient autour du fumier à la recherche de graines, la porte du gîte était toujours fermée, seule une petite fumée s’échappant de la cheminée indiquait que quelqu’un était déjà debout. Dans la voiture j’ai tourné la clé, le moteur a démarré au quart de tour. Pas de circulation à cette heure pour descendre les Gorges de la Bourne. En 45 minutes j’ai retrouvé la chaleur de mon poêle.

 

Je vide mes poches, pose mon téléphone, mes clés, je m’installe devant un café chaud, le pain sera bientôt grillé sur la plaque. Je pose pêle-mêle la dernière poignée  trouvée au fond de ma poche.

Quelques brins de foin, et là, bien à plat sur ma table, un gros bouton de cuir à deux trous, sur la face antèrieure, finement gravée en taille-douce : l'effigie d'une Noctalie.

 

Un mot : Noctalie de Anne du blog « Quatorzemains »

Pour le jeu de l’Arbre à mots du blog de ff « Le Balisier de Couleurs »

 

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Maggy Rodriguez 04/02/2011 22:25



On se laisse prendre à ce joli conte, bonne soirée, Maggy



Claudine 04/02/2011 13:52



Super histoire. Bravo.



butterfly 03/02/2011 17:21



Mazette quelle aventure superbement contée on s'y croirait vraiment c'est waouh....J'ai adoré, les détails dans la description, les gestes, on imagine si bien ce que tu décris, c'est vraiment une
très belle histoire Pierre....Bonne soirée 


Humm le chat reviendrait le voir 



FMarmotte5 04/02/2011 10:21



ravi de t'emmener dans cette aventure nocturne



Sofya 03/02/2011 11:39



C'est une superbe histoire, j'ai adoré. Bravo.



FMarmotte5 04/02/2011 10:21



 Merci



Guy de Bruges 03/02/2011 08:11



Merci Pierre,


Oui...oui... j'avais vu ça les 5 dimanches etc... qui ne se retrouveront que dans 823 ans.


Il se pourrait que je sois absent ?



FMarmotte5 04/02/2011 10:26



? oui une bizarerie du calendrier purement aléatoire mais prévisible , ne compte pas non plus sur moi dans 823 ans ;-)



CRBR 02/02/2011 20:57



superbe texte, bravo!!!si je peux me permettre, jette ton portable du coup !!!



FMarmotte5 03/02/2011 07:35



Si je deviens nyctalope et télépathe, sûr que je n'ai plus besoin de portable merci du conseil



Martine du JdV 01/02/2011 20:21



quelle superbe aventure inattendue et mystérieuse !
merci oncle Pierre !! ;-)



FMarmotte5 03/02/2011 07:20



Pas encore Grand père mais ??? j'ai tout un classeur d'histoires en prévision, merci de ta visite au vieux tonton des montagnes.



cigalette 01/02/2011 18:40



Alors là! BRAVO quelle fantastique histoire j'était accrochée à mon écran pour ne pas perdre un seul mot, superbe, grand merci pour ce beau conte, bonne soirée



FMarmotte5 03/02/2011 07:16



Merci je suis flatté par le compliment de quelqu'un qui s'y connait en contes et en histoires.


Passe une bonne journée



Guy de Bruges 01/02/2011 16:27



How putaing quelle histoire... C'est bien plus pire que la chasse au Dahu !!!


Je dirais bien "je reviendrai dans 823 ans pour me joindre à vous deux" ! Mais serai-je en forme ?


En forme de quoi ? Qu'il dit l'autre...


Bravo à toi pour ce conte  captivant.



FMarmotte5 03/02/2011 07:14



On sait moins de choses sur la Noctalie que surle Dahu, il y en m^me un empaillé au musée de Bourg d'Oisans...mais il ressemble au chat d'Alice?


Va voir ton calendrier ce n'est pas une blague le coup de 823 ans et des 5 dimanches.



Anne 01/02/2011 10:25



Fabuleuse histoire, très captivante.


Bonne journée



FMarmotte5 03/02/2011 07:51



Merci pour le mot de ton Tom, jen'ai pas fait de recherche et ignorais que c'était un "Pokemon"?



nono 31/01/2011 18:56



Bonsoir Pierre,


Petite visite de salutation !!!!!!!!


Toujours pas de neige chez nous.


Le froid est chez toi comme chez moi 


Bonne soirée.


Nono



FMarmotte5 03/02/2011 07:52



Merci Nono, ici non plus alors la semaine prochaine on va monter plus haut qui sait?


Bonne journée



Adamante 31/01/2011 11:15



Joli conte Pierre, j'ai passé un agréable moment. Amitiés



FMarmotte5 03/02/2011 07:07



 très heureux que ça t'ai plu , amitiés .



jill-bill.over-blog.com 31/01/2011 10:40



Bonjour Pierre... Ce conte vaut le détour.... Noctalie fiction ou réalité... J'y crois moi.  Bon lundi, bien amicalement de JB 



FMarmotte5 03/02/2011 07:06



Noctalie sur la Place rouge pourrait éventuellemnt aussi en voir;-)



ff 31/01/2011 10:40



c'est captivant pierre!!! merci^^ j'avais froid en même temps que toi dis donc



FMarmotte5 03/02/2011 07:05



;-) mon ordi est dans un coin froid delamaison alors j'écris souvent avec une grosse polaire ceci explique celà...?



Quichottine 31/01/2011 09:52



J'ai adoré... merci !


Une belle histoire où celui qui croyait avoir rêvé trouve dans sa poche la preuve de la véracité de ce qu'il a vu... Quel bonheur !


 


Merci pour cette Noctalie, Pierre.


Passe une belle journée.



FMarmotte5 03/02/2011 07:04



Je suis content que tu ai aimé ce conte, j'ai vraiment eu du plaisir à l'écrire dans ce cadre de soir de montagne, oui le bouton est là sur ma table? Ma femme me dit que son grand père avait une
"canadienne" (vareuse )avec des boutons comme ça.


Bonne journée