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Publié par FMarmotte5

J'étais en vacances chez l'oncle Joseph, un bon bougre aux joues bien rouges, jovial, travailleur. Il nous invitait en octobre car il avait besoin de main-d’œuvre pour faire la vendange de ses quelques arpents de vigne en pente : c'était du Baco .

Depuis, les ceps ont été arrachés, on dit que ce vin rend fou.

 

Tante Louise ce matin presque automnal m'avait réveillé tôt, trop tôt, à peine fini mon bol de cacao, elle m'a dit :

"Va voir au village si le « Bouchariot » est arrivé !"

 

Vite habillé, j'ai traversé la cour, qui embaumait le moût. Ils avaient gardé ce résidu après le pressage pour l'emmener chez le bouilleur de cru et en faire du marc. Non que l'oncle était porté sur la bouteille, il n’en abusait pas, mais quand il venait du monde ou lorsque le tueur de caillon venait en janvier, il aimait bien en avoir sous la main. Louise, elle, n'y touchait pas mais elle faisait une pétafine du tonnerre : elle râpait les vieilles tomes de Saint-Marcellin. Elle pétrissait ces vieux fromages parfois aussi un morceau de tome de chèvre, y rajoutait de l’eau de vie, du sel, du poivre et laissait macérer dans un pot de grès quelques jours, ça fermentait, au moment d'en manger avec des pommes de terre chaudes en robe des champs (elle disait « robe de chambre ») elle y rajoutait quelques fines ciselures de ciboulette et d'ail : « Je vous dis pas, il faut être Dauphinois pour connaître ça ! »

 

La bise était déjà froide, la maison isolée à 5 kilomètres de la place du village s'en protégeait pas une haute haie de charmilles. Je suis descendu en sautillant, m'arrêtant parfois pour grappiller quelques mûres sur les talus.

Le clocher sonnait 9 heures quand je suis arrivé devant le bistrot. Déjà ouvert, les maquignons avaient fini leurs transactions et validaient leurs affaires devant un ballon de blanc. On entendait des « Topes-là » sonnants, c'était le jour de la foire aux bestiaux.

 

Sur la vitre du café, était placardée cette affiche :

           

 

Bouchariot couleur

 

« ça va bouillir ! » disaient les clients déjà bien en verve après un coup de gniole, reprenant le titre du feuilleton radiophonique de Zappy Max des années 50.

 

C 'était l'alambic, l'homme qui s'en occupait du nom de Bouchard avait reçu de son père le droit de distiller. Ceux qui avaient de la vigne faisaient du marc, d'autres distillaient des pommes, des prunes, de la poire, les plus fins gosiers y amenaient des framboises ou des cerises, mais il fallait faire avec le passage du « Bouchariot ».

J’allais repartir quand j'ai entendu mon nom.

« Piar ! »

C'était Coupeau, un ouvrier zingueur. Il m'a dit :

« Pitieu, dijeu que vint, descends avec lou Joseph j't'expliquerai comment ça marche ».

 

Je suis plus vite remonté que j'étais venu, la tante avait tué un poulet, sorti la friteuse, chose rare, ça nous changerait de la poule bouillie ou de la soupe au lard.

Le tantôt, ils nous laissaient tranquilles, ils allaient faire la sieste en nous enjoignant de ne pas broncher et de faire la chaume les volets à l'espagnolette mi-clos.

Ma cousine prenait sa poupée et s'endormait facilement, il faut dire que le soir elle se cachait dans les escaliers pour écouté les histoires que les hommes racontaient en patois à la veillée. Mon lit dans un angle sous une étagère recevait un rayon de lumière suffisant pour lire.

 

Nous dormions dans la chambre de Victor. Il était parti pour deux ans en Afrique au titre de la coopération , Louise et Joseph collaient les cartes postales exotiques sur la vitre du buffet Henri II.

 

Les livres n'étaient pas toujours de la « Petite Bibliothèque Rose ».

J'ai tendu le bras pour prendre « L’Assommoir » d’Émile Zola.

J'ai ouvert la page au hasard :

 

«Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite; elle (Gervaise) eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas une fumée, ne s'échappait: à peine entendait-on un souffle intérieur, un ronflement souterrain; c'était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet ».

 

Ce jour là je crois bien avoir fait la sieste.

 

Merci Anne pour le « Bouchariot ».

Merci ff pour son Arbre à Mots.

Merci Monsieur Zola pour son œuvre toujours d'actualité.

Merci à ma famille pour les quelques mots de patois dont ils ont su mâtiner mon langage et les souvenirs d'enfance.

 

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CRBR 11/03/2011 19:44



joli bouchariot, chouette histoire de bouilleur de cru, j'adore!



Marine D 10/03/2011 18:10



J'ai vu cela encore dans le Gers à Fourcès un jour de fête, c'était une activité bien sympathique et certains y trouvaient leur compte !!! Hips...



Clo :0038: 10/03/2011 15:14



Je retiens l'info :)



Clo :0038: 10/03/2011 13:45



Parfum d'alambic, parfum d'un ancien temps ..... à jamais révolu.


Le bouilleur de cru habitait le village de ma grand-mère, et insatallait son alambic sur la berge de la rivière ...


Je ne me lasse pas de te lire, tu as le don de tenir ton public dans tes lignes.


Merci Pierre :)



FMarmotte5 10/03/2011 14:51



, un grand merci c'est encourageant et je sais que c'est dur de lire sur un écran.


Il paraît que le bouilleur de cru est celui qui amène sa récolte, celui qui boue est le distillateur, je faisais aussi cette cet erreur c'est depuis peu que j'ai cette information.


merci de tes visites .



Auryne 10/03/2011 05:49



ce bouchariot revient de loin, attend il passe par chez moi je vais lui porter mes fruits (et oui chez moi c'est l'été)


bonne semaine



FMarmotte5 10/03/2011 14:47



Ha bon! je vais aller voir de ce pas l'été chez toi ce doit être de l'autre coté de la terre?


bonne journée alors!



Claudine 09/03/2011 20:48



Super texte. Bravo.



FMarmotte5 10/03/2011 14:52



 merci



m'annette 09/03/2011 08:34



des traditions qui se perdent, faute à la loi, ....


bonne journée!



FMarmotte5 10/03/2011 14:30



il y a eu peut être des abus avec l'alcool?



Snow 09/03/2011 03:49



Allo Pierre, j'aime beaucoup ta page de souvenirs. Je ne sais pas tout de vos coutumes, je vais m'informer.. J'adore lire des histoires bien racontées. Merci du régal. À bientôt



FMarmotte5 10/03/2011 13:52



 


Bonjour Snow, j'ai bien aimé ta réponse, voici pour mieux partager nos coutumes.


Petit lexique patoisant du Dauphiné.


On aime beaucoup entendre l'accent de la Belle Province, j'ai plusieurs disque de Gilles Vigneault et Felix Leclerc .


Le « patois d'ici est plus proche de l'Occitan et du Provençal.


Le « Dauphinois » est considèré comme une langue franco-provençale.


Selon les villages et la situation géographique les mots peuvent changer sous les influences méditerranéennes, savoyardes , italiennes.


les mots que j'utilise sont ceux de Champier , le pays de ma mère (Isère), des Chambarands où j'habite, et de la vallée de la Galaure (pays de mon épouse)


 


les jours de la semaine


Dilun : lundi


Dimar : mardi


Dimecre : mercredi


Dijeu : jeudi


Divendre : vendredi


Disande : samedi


Dimanche


 


la neu : lanuit


Tantôt : l'après-midi


l'aygue : l'eau


pitieu : petit


la chaume : la sieste


 


la gniole : l'eau-de-vie


les maquignons sont les marchands de bestiaux, ils valident leurs transactions verbales en se tapant dans la main avec le vendeur en disant : « Topes-là »ils portaient et encore
parfois aujourd'hui une grande blouse bleue. Une foire célèbre ici depuis le Moyen-Age : la foire de la Beaucroissant.


« Lou soleou se levave roujo, plorave avant la neu ! »


« Le soleil se lève rouge, il pleuvra avant la nuit !'


la vie de la campagne a gardé de nombreuses expressions,les dictons, les saisons, les outils, les travaux des champs.


le bigat : le piochon


le truffe : la pomme de terre


lou sapple : les outils etc...


Il y aurait tant à dire passe une bonne journée .


 


 



Anne 08/03/2011 22:01



Je te lis comme je lirai un bon livre, j'apprécie beaucoup ton histoire autour du bouchariot. Merci


Bonne soirée



FMarmotte5 10/03/2011 14:29



merci Anne ça c'est un  beau compliment à noter les dernières phrase entre guillemets sont de Zola.


 



Martine du JdV 08/03/2011 18:58



je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ..... mais la mamie que je suis te dis merci pour ce parfum d'enfance .. un régal de te lire !



FMarmotte5 10/03/2011 14:26



On le raconte encore, par encore papy mais j'ai beaucoup soigné des personnes agées alors j'ai recueilli tant de souvenirs! du temps où il n'y avait ni téléphone ni WC , ni machine à laver, ni
voiture, ni lampe à incandescence dans les maisons!


et aujourd'hui je "clavarde " en wifi avec toute la terre pas tant de nostalgies que ça après-tout!


du bon et du mauvais



Joëlle 08/03/2011 16:25



Bonjour Pierre, un régal que de se promener dans tes souvenirs d'enfance, ravie de venir chez toi avec toujours le même
plaisir de la découverte, dans tes lignes comme dans tes images... alors merci à toi !



FMarmotte5 10/03/2011 14:23



Bonsoir Joëlle, les campagnes françaises sont pleines de traditions et coutumes, très interressantes, souvent de petites choses. je pense qu'il est de même dans tous les pays, je ne dédaigne pas
fêter le Nouvel An Chinois aussi, c'est super ces échanges dans le monde, et ne pas rester dans son petit coin de terre.


passe une bonne fin de journée .



Reinette 08/03/2011 15:51



quel joli texte! c'est avec plaisir que je l'ai lu et il m'a appris quelques mots délicieux


merci



FMarmotte5 10/03/2011 14:17



des mots d'ici, les "patois" sont variés et fleuris.



ff 08/03/2011 15:10



quel bouchariot champêtre!!!  c'est bon le saint-marcellin



FMarmotte5 10/03/2011 14:16



Bientôt en passe d'avoir une appellation le Saint-Marcellin! hummmm!



Anne-Laure Fassbind 08/03/2011 15:08



je pense que si c'est du 10 mars qu'il s'agit le Bouchariot est désaisonné. Je vois pas ce qu'il serait possible de lui donner à manger à base de fruits à cette saison. De la confiture ? comme
aux cochons ?



FMarmotte5 10/03/2011 14:15



L'histoire se passe en octobre, peut être en 1960 chez ton arrière grand-mère ?


merci de me rappeller ce beau dicton "On ne donne pas de la confiture aux cochons"


bonne fin de journée



Martine27 08/03/2011 11:26



Hmmmm voilà un récit qui fleure bon l'enfance



jill-bill.over-blog.com 08/03/2011 10:16



Merci à toi Pierre pour cette page bouchariot ... Un bon cru que tes souvenirs... Un p'tit verre d'eau de vie... pas de refus, cette chanson est un régal... Bon mardi Pierre



FMarmotte5 10/03/2011 14:11



merci de ta visite Jill-Bill, je trouve la page de blog comme un nouveau format d'expression


un joli texte une photo ou un dessin, de la musique, un plus que n'a pas une page de journal. je me demande ce que deviendront nos écrits? Pour ma pard j'imprime et je me fais un classeur de
texte et dessins, poèmes et autres ... à lire à mes petits enfants.



Quichottine 08/03/2011 10:00



J'aime bien quand tu partages ainsi tes souvenirs...


Les bouilleurs de cru ne seront plus remplacés. La loi les interdit désormais. Seuls les anciens peuvent continuer jusqu'à leur retraite.


Passe une belle journée, Pierre.



FMarmotte5 10/03/2011 14:07



Oui hélas mais de nos jours, les gens ne boivent plus "la goutte" et c'est parfois mieux comme ça.


Bonne fin de journée



Guy de Bruges 08/03/2011 07:48



Haaaaaaaaaaaaaaa ! L'alambic et la cerise à l'eau de vie ... Que de souvenirs... Dans le Tarn et Garonne à la ferme, nous faisions du marc, jeune ado j'étais très intrigué par cette "mécanique"
qui attirait tant de visiteurs.


Le foyer, le chargement, l'évacuation des déchets tout cela était curieux à voir...


Bavo pour cette belle idée bien racontée et la très belle chanson qui l'accompagne.



FMarmotte5 10/03/2011 14:06



la mécanique et les parfums, tout pour charmer un enfant.