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Publié par FMarmotte5

Ange, c'est son prénom, habite de l’autre coté de la combe. Je ne vois pas la maison de mon jardin mais au dessus de la lisère de la forêt je vois sa cheminée et la fumée quand il fait une flambée.

Ce matin j’ai du faire la trace dans 70 centimètres de neige car c’est un petit raccourci par le bois qui mène à sa chaumière.

Je m’inquiète, Ange vit seul et depuis hier je ne vois plus le panache blanc de son foyer.

Il m’a fallu un bon quart d’heure pour atteindre la petite barrière du jardin, pousser le portillon et frapper au carreau. Sans réponse, je suis entré,  je le trouvais d’habitude sur sa chaise de paille un livre à la main ou en train de préparer quelques légumes. Aujourd’hui la petite pièce qui à des allures de chambre à la Van Gogh est vide, quelques plumes grises, blanches et brunes  s’envolent au courant d’air de mon entrée, la petite fenêtre en face donnant sur la montagne est ouverte.

Etonné, je m’assieds à la table, un vieux grimoire est corné sur la table de noyer, une assiette de soupe n’est pas terminée, son verre de vin n’est pas fini non plus. Il règne une douce chaleur car quelques cendres sont encore tièdes sous le gros chaudron noir dans lequel il cuisine.

Je feuillette quelques pages, le contenu est pour le moins surprenant, en m’attardant sur une page à l’illustration tarabiscotée, je lis une espèce de recette :

« …prendre une poignée de poudre d’étoile filante…. Emincer en fines lanières une mue de Dragon….compter 21 secondes en fermant les yeux et en croisant deux doigts de la main gauche dans le dos… »

-« Qu’est ce que tu cherches ? »

Un grosse voix me fait bondir, je me retourne : personne dans la pièce.

-« Alors ! Qu’est-ce que tu cherches ? »

Je lève la tête et vois mon image dans un grand miroir en pied dans lequel Ange avait l’habitude de se faire une beauté et où, parfois il récitait des vers de manière théâtrale.

Quiconque a déjà entendu un miroir parler sait l’effroi qui vous glace quand il s’adresse à vous et que votre propre visage vous questionne en des grimaces tortueuses.

-« Euh… Ange n’est pas là ? » Balbutiai-je.

-« Tu vois bien idiot ! »

-«  Il avait l’intention de t’écrire un mot, il craignait qu'une note posée sur la table, tu passes à côté alors, il m’a chargé de te raconter ce qui se passe. »

Le récit du miroir.

« Tu sais qu’il souffrait de sa vieillesse et de sa laideur, les enfants se moquaient de lui et rares sont les visites ici. Il y a 3 nuits, à la Nouvelle Lune, je sommeillais profondément quand il est descendu une chandelle à la main, et m’a dit :

-« Je vais avoir besoin de toi, et pas pour de la poésie cette nuit, réveille toi, arrête de réfléchir. »

-« Bien Maître ! » J’étais sensé réfléchir n'est-ce pas mon rôle ? s’indigna-t-il .

 

Chaudron feu

 

« Il a commencé à fourrer des brassées de genêt sec, des bûches de merisier, des fanes de haricot géant sous le chaudron, il a soufflé un peu pour faire repartir un feu d'enfer, puis il a ouvert le livre que tu tiens dans les mains. Je n’avais jamais vu ce livre avant, un jour il est revenu tard et mouillé et il a sorti ce pavé de dessous son manteau.

-« Ouvre le au début. »

J’ouvre le livre après une introduction rébarbative de mises en garde diverses, sur une grande image de couleurs vives, un texte court donne des indications :

« Prendre une cuillère de bois de papillomes de varan albinos….faire mijoter à feu doux… »

Et là repris le miroir il en  a bu, il s’est tourné vers moi et m’a demandé :

-« Alors à quoi je ressemble ? »

La formule est venue toute seule sur ma glace : -« Papillome, Pappy-Homme tu es un Homme ! »

Il a fait « zut ! » j’ai déjà été un homme avant d’être un vieillard avec ma tignasse grise je serais toujours malvenu les jours de marché.

Il a tendu le bras pour se saisir du deuxième pot d’apothicaire sur le manteau de la cheminée et en sortir des rouleaux d’un jaune passé, de loin avec la faible lumière je n’ai pas pu distinguer s’il était écrit des choses dessus. Au chapitre deux : « dérouler un parchemin de papyrus…quelques poils de barbe de Tsar… »plume sepia

En les jetant dans le fait-tout, il a murmuré :

-« Papyrus, par la barbe du Papyrus ! » puis il s’est penché sur le chaudron en plongeant la tête dans l’épaisse fumée quand il en est ressorti il m’a fait un clin d’œil goguenard

-« Et comme ça ? » Son visage couvert d’une épaisse barbe hirsute était rehaussé d’un gros bonnet de fourrure en peau de marmotte boréale, celle qui dort 8 mois au delà du cercle polaire arctique. Il s’est mis à parler dans une langue inconnue, je n’ai pas eu le temps de formuler le texte magique « Papy… », que déjà il retournait à ses fourneaux comme on dit.

 

Puis dans un des flacons, la petite boule au milieu je crois il a pris une pincée de quelque chose, de loin j’ai cru reconnaître des moustaches de lion. Au chapitre 3 il a lu en déclamant : 

« Lion, chat, tigre, panthère

Par tous les félins de la terre… »

-« Papillon luit, Pappy-lion rugit ! » Cette fois il avait un air satisfait, il s’est cambré devant moi, j’en ai eu presque peur quand il a ouvert la gueule, les canines agressives, l’haleine chargée des régimes carnivores.

-« Tu as une belle crinière dorée et c’est mieux que tes cheveux filasses mais je ne suis pas sûr que les enfants vont t’approcher pour une bise. Eventuellement si tu travailles dans un cirque derrière des barreaux. » Je me suis senti obligé de lui dire la vérité me confia le miroir.plume crayon

Il a tendu les griffes vers un autre flacon, le quatrième là-haut. Au paragraphe quatre un visage simiesque me dictait une liste d’ingrédients aussi saugrenus qu’une aile de fée bleue. Il  a sorti un masque coloré de rouge et de vert, il en a ri. Tu sais, ces masques du Roi Singe du Théâtre Nô, il l’a carrément jeté dans le chaudron en ricanant « Papion, guenon mandrill et babouin ! » son visage en d’atroces contorsions a pris l’aspect du masque, quand il  s’est retourné devant ma glace ses yeux étroits et rieurs, sa grande bouche édentée encadrée d’un duvet bariolé a failli me faire éclater de rire.

-« Papion, mandrill et Papillon ! » C’était le sortilège.

-« Non et non, c’est de pire en pire, il est déjà 3 heures du matin et je n’avance pas ! », je l’avais rarement vu en colère mais sous cette peau rouge vif de babouin papion, papillon bariolé,  je me suis fait du souci.

plume fuschiaNi une ni deux, il verse l’encrier dans le chaudron, y casse son crayon à papier, j’ai bien cru qu’il allait y jeter le grimoire.

-« Papivore un jour, papivore toujours ! » C’était l’incantation, le chapitre cinq était en fait une bibliographie non exhaustive des livres de magie de Merlin à nos jours. Là, c’est moi qui lui ai dit stop, son visage ridé comme un vieux parchemin craquait en permanence, de ses yeux coulait l’encre noire, on aurait dit une vieille folle sous la pluie, le rimmel qui coule.

-« J’ai été papivore et je m’en suis usé les yeux, et pourtant avec les belles histoires que j’aurais pu raconter aux enfants je me serais fait des amis. »

Puis il a pris  le sixième flacon, le flacon que tu vois sur la cheminée, oui le petit rond avec les bonbons, il en pris 3 les a jetés dans la marmite en chantant :

-« Pappy-Hotte, papillote il faut que ça sorte ! » Après y avoir goûté en une longue aspiration sonore, il me fait face l’œil inquisiteur.

-« Papillote. » Il y a de l’idée dit-il mais je vais vite n’avoir plus rien à donner et les parents me mettront les caries sur le dos. Il manque une chose, au chapitre six en tout petit au bas de la page : « Chaque Noël remplir une bouteille de neige de l’année…la faire bouillir…cristalliser en flocons étoilés… »

D’un geste lent, il est allé prendre  la bouteille, il a ouvert le goulot, puis il a reniflé les vapeurs qui s’en dégageaient.

-« Hum, elle est encore fraîche cette neige de Noël passé, essayons ! »

Je l’ai vu verser doucement le contenu translucide du flacon, une multitude de paillettes multicolores se sont échappées du chaudron qui rougeoyait, un air de fête est entré dans la chaumière, une petite musique s’est mise à tinter, j’ai cru reconnaître « Jingle Bells », cette fois il s’est versé un grand verre de potion, il l’a humé avec un sourire puis il a commencé à la boire doucement. J’ai cru qu’il s’était trompé car une énorme barbe comme celle du Pappy-Russe a commencé a couvrir son menton, mais quand il s’est tourné vers moi, son air bonhomme était coiffé d’un bonnet rouge avec un pompon blanc, dehors j’ai entendu les grelots d’un traîneau.

-« Pappy-Noël, quand tu descendras du Ciel ! » me suis-je exclamé malgré moi c’était le mot magique. Il s’est bien regardé, il a mis ses gants blancs, il a regardé par la fenêtre, j’ai bien cru qu’il allait partir avec les rennes. Il s’est assis perplexe, puis il m’a dit :

-« C’est bien, mais ce n’est qu’une fois par an, qu’est ce que je vais faire le reste de l’année avec ma vieille trogne qui fait peur aux petits. Je crois que là, il était un peu découragé. Il est retourné à sa cheminée il a pris des flacons, des fioles, des bocaux, des cassettes, des boites, les a regardés, ouverts, sentis, soupesés, secoués, soulevés, passés devant la flamme de la bougie. Dépité, il s’est assis. Oui, là où tu te tiens, il a feuilleté le livre. Soudain, un large sourire à illuminé son visage, au chapitre sept, oui ! Ouvre tu trouveras, il doit en rester. Au chapitre sept, une belle petite plume blanche est tombée des pages du bouquin, tombée, non elle était tellement légère qu’il a du lui courir après dans la pièce pour l’attraper. Attention tu vois bien que celles qui restent s’envolent. D’un geste sec j’ai refermé l’ouvrage qui a claqué dans le silence de la pièce sans même avoir lu ce qui m’a semblé être le prénom de mon ami : « …Ange…Angus…Angy…Angelo… » plume neige

En silence et avec délicatesse, il l’a déposé dans le chaudron dont il ne restait que le fond à bouillir, tout avait réduit sous la puissance de l’âtre, un doux nuage s’en est échappé, et un long silence a envahi la pièce. Avec sa louche d’argent, il a puisé l’Elixir au fond du caquelon, l’a versé avec précaution dans son écuelle de terre cuite, sa préfèrée, et il a bu jusqu’à la dernière goutte en clignant les yeux. J’ai bien cru qu’il me faisait un clin d’oeil.

Quand il s’est élevé devant moi dit le miroir, toute la pièce brillait, j’ai prononcé l’accueil abracadabrantesque de circonstance :

-« Papillange vole, bol et décolle Pappy-Ange ! » J’ai vu son sourire, le jour pointait, il s’est avancé vers la fenêtre, l’a ouverte puis déployant ses grandes ailes de brume il est parti vers la montagne, bientôt je ne le voyais plus, confondu avec les nuées, j’ai su qu’il avait gagné son rêve. »

J’ai regardé autour de moi, le miroir a repris son aspect mat en renvoyant mon visage  sceptique. Un Celte de ma connaissance pourrait faire un  jeu de mot avec la fosse homonyme. J’ai encore tenté d’avoir une explication mais rien, la façade froide de la glace commençait déjà à se ternir de buée. Je me suis rassis, j’ai rouvert le vieux livre au chapitre sept, une toute petite plume s’est envolée par la fenêtre pour me dire que je n’avais pas rêvé. En bas de la page, j’ai lu ce texte. :

« Quand les hommes et les femmes dans une conversation, les enfants quand ils parlent ensemble et que les mots ne viennent plus, il s’établit un silence pesant pour certains, léger, éphémère pour d’autres. Les enfants questionnés par l’instituteur savent que dans ces moments là, on pense à un être cher à quelqu’un qu’on aime et on dit : « Un Ange passe ! ».

Ange avait trouvé la solution pour être dans le cœur des hommes, Pappy-Ange serait là où est le silence.

J’ai laissé la fenêtre ouverte en partant. Depuis je regarde souvent par-dessus la forêt, parfois la cheminée fume, mais de plus en plus souvent il se passe une semaine ou deux avant que le beau panache de fumée  prenne des airs de « Nuange ».

Depuis, parfois la nuit, l’été les grenouilles s’arrêtent de coasser, le silence me réveille. L’hiver, le vent s’arrête avec la chute de légers flocons.

-« J’en étais où ?.........qu’est ce que je vous disais ?.....Nuange…vous m’avez corrigé… »

-« Un Papillange passe. »

 

PF

 Tentative de mise en couleur d'un chaudron noir à l'acrylique. 

Conte pour l’Arbre à mots

Sur un mot de Martine27 

 

 

 

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Quichottine 07/01/2013 02:18


Je me souvenais de ce conte... merci, Pierre.


 


Si ce n'était pas Davy qui avait choisi le nom de son héros, j'aurais dit que j'étais victime de mes souvenirs... Mais Papilio est-il autre chose qu'un doux rêveur ?


 


Je t'embrasse. Passe une belle journée.

FMarmotte5 08/01/2013 09:01



Ce n'est pas une critique, en repensant à ma vieille voisine je me suis souvenu de ce mot de l'Arbre à mot (Inventé par Martine 27 je crois), ça m'a amusé . Les consonnances sont paisibles et
protectrices un genre d' archétype : papy, papillon ange, papilio...  qu'importe" l'essentiel  est invisible pour les yeux".


Passe une bonne journée j'espère que "Papilio" reçois un bel acceuil de la part de ses lecteurs.



Sofya 12/12/2010 22:40



J'ai beaucoup aimé ton histoire.



Claudine 11/12/2010 14:21



Superbe histoire. Bravo.



Ava 10/12/2010 21:20



J'ai un peu de mal à lire tout ce soir, fatigue, mais j'ai saisi quelques phrases, vu les plumes.. et les flammes... je repasserai



zapi 10/12/2010 21:18



Bravo pour ce très beau conte ! Bonne soirée



FMarmotte5 13/12/2010 09:02



Bonjour Zapi


Vous demandiez comment se déroulait cette opération du "Canal Carpien"


entrée 9h à jeun 2gr de paracetamol pour la douleur


10h au bloc ALR : Anésthésie LocoRégionale (2 piqures dans l'avant-bras) c'est le plus délicat après on ne sent plus rien


1/2h à 3/4 d'heure d'intervention, comme j'avais trop attendu le chirurgien a coupé le ligament transverse pour lever la compression.


retour en chambre collation à 12h30 sortie à 13h30


la douleur disparaît de suite, il faut bouger les doigts petit traitement pour la douleur post op


Pansement à J+7 puis fils résorbables ne pas mouiller le pansement pendant 10 jours :vaisselle, douche difficile!


Ne pas Conduire pendant 10 jours.


c'est super de ne plus avoir cette douleur caractéristique du "canal carpien" Je recommence à taper des 2 mains sur le clavier


bon courage et soyez confiante.


Cordialement



Guy de Bruges 10/12/2010 19:51



Quelle histoire !


Et quel plaisir de la lire... Belle musique d'accompagnement... Tout y est !


Bon we.



jill-bill.over-blog.com 10/12/2010 19:49



Bonsoir Pierre, ma lecture sur fond de musique classique m'a laissée toute en émotion, voilà un papillange de belle confection...  Bravo pour ceci !  A bientôt
Pierre, cordialement de  Jill



Yentl 10/12/2010 12:31



Une pure merveille de recit et avec cette musique j'avais presque l'ipression d'entendre une voix me narrer ton histoire... un moment de pur bonheur où un Ange est passé...


Bravo !!!


Yentl



Martine27 09/12/2010 18:32



C'est une superbe histoire, à raconter à Noël



Mireille 09/12/2010 18:23



Wahou j'ai adoré, quelle recherche dans la tournure des mots.. Bravo Pierre pour ce jolie conte...



m'annette 09/12/2010 17:45



et bien dis-donc, quelle recherche!


Bravo pour ce conte joliment troussé!



ff 09/12/2010 16:34



aaaayè ça valait le coup de se concentrer! houao!!! j'aime bien les phrases magiques rigolotes^^ ça change des
langages mystiques, franchement je préfère! il fait de la peine de le savoir se décomposer malgré ses efforts... mais en même temps on est content de voir qu'un si célèbre dicton pourrait lui
correspondre si bien^^ trop beau ce conte, MERCI!!!



m'annette 09/12/2010 12:35



j'en profite pour te souhaiter une bonne fête!


La barre est haute, tu as un illustre prédecesseur!


Mais en fait, je ne suis pas croyante,


donc je te canonise pour toutes ces belles photos que tu publies!


et je reviendrai tout à l'heure lire ton texte, car il y a de la matière!


Bises



annielamarmotte 09/12/2010 12:24



charmant...



ff 09/12/2010 11:39



madre de dios!!! houla, je vais revenir après ma Newsletter promis! félicitations pour tes dessins et la peinture!!!!
j'ai fait comme les enfants j'ai regardé d'abord les images  mille mercis Pierre pour ton investissement, je suis
très flattée! je te redirai ce que je pense de ton conte plus tard  



Quichottine 09/12/2010 10:12



J'ai aimé, beaucoup, les différentes métamorphoses qui l'ont conduit à la dernière.


Ce Pappy-Ange qui habitera le silence désormais, tout entouré de nuanges, j'aime !


 


Merci, Pierre.


 


Prends bien soin de toi. Bisous.



Marine D 09/12/2010 10:03



Quelle merveilleuse histoire Pierre ! Comme tu sais bien la raconter ! C'est superbe, compliments, j'ai adoré et j'en suis toute émue, un chef-d'oeuvre...



KERFON LE CELTE 09/12/2010 09:07



Mais voyons !!!


Je ne suis pas celte que vous croyez !!!


Bref, un bien joli récit....


Ah ! les papillanges sont gâtés quand ils sont mis en paillotes au lieu de rester en langes...


 


KERFON LE CELTE AINSI