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Publié par FMarmotte5

Je suis venu sans arme depuis le Septentrion. Quand à l'équinoxe d'automne le soleil s'incline sur l'horizon voilà déjà plusieurs années que je pars vers le sud. Tout l'été j'ai marché le long des plages de la Baltique à la recherche de l'ambre. Cette année ma récolte a été bonne, j'ai même trouvé de petits insectes incrustés dans la résine, je suis parti pour longtemps échanger ces pièces de parure contre des pointes de flèches de silex taillé.

 

J'ai traversé les deux grands fleuves vers le couchant, en laissant les montagnes de l'est encore recouvertes de glace et fréquentées de peuplades hostiles et peu enclines au commerce. Il se dit qu'ils arrivent à fondre la roche pour en tirer un métal rouge, malléable et brillant , plus coupant mais moins rigide que nos lames de pierre.

 

« Pour ma part, je m'en tiens à la tradition de mes ancêtres. J'ai encore devant moi de longues journées de marche, la forêt s'étend de toute part, la nuit j'allume un feu car les loups hurlent surtout quand la lune est pleine. Je transporte les braises dans un petit sac de cuir. Sous mon chapeau de peau, je garde de l'étoupe sèche. »

 

« Le terrain devient difficile, la saison avance, la glace ne va pas tarder dans les ubacs sans soleil, les torrents creusent de profonds canyons dans les parois de roche blanche et friable. Je cherche des yeux les drailles des hardes de cervidés qui transhument, ils sont parfois intrépides, les passages sont délicats. Je porte mon trésor dans une petite sacoche de peau sous un lourd manteau de toile grossière que mon épouse à récemment tissée. Une vieille femme venue des steppes centrales lui a enseigné l'art de filer les fibres de rennes. J'en suis à regretter les toisons animales cousues, moins seyantes mais plus chaudes. »

 

En voulant traverser la rivière hier soir j'ai trébuché sur des cailloux glissants couverts de mousse. Mon corps a été emporté par le tumulte des flots, ma tête a cogné avec force contre un embâcle fait de troncs que des castors avaient rongés en amont. Cet amas de branches m'a sauvé la vie, accroché par mon habit la tête hors de l'eau j'ai essayé de crier quand j'ai repris connaissance au matin. Aucun son ne sortait de ma bouche, j'avais les lèvres enflées.

 

« Mon crâne est douloureux du coté gauche il me semble que j'ai saigné, j'ai voulu faire le point avec ma main mais mon bras droit ne répond plus, ni ma jambe. J'ai levé la main gauche, mes cheveux sont collés, une croûte de sang recouvre mon oreille et ma barbe. Mon chapeau est parti dans le courant sans doute. »

J'ai perdu plusieurs fois connaissance dans la matinée, l'eau fraîche me réveille de temps en temps, je peux boire. 

Le soleil était au zénith quand j'ai entendu des cris ainsi qu'un grand tumulte dans la rivière, des hommes tapaient la surface de l'eau avec des bâtons pour pêcher, j'ai même vu plusieurs saumons de belle taille remonter le courant et passer à moins d'une coudée de mon corps fatigué.

 

Les hommes sont remontés vers les branchages amoncelés et m'ont trouvé.

« Je ne comprends pas leur langage ». Ils m'ont sorti de l'eau et couché sur la plage. Après un long conciliabule où j'ai bien saisi qu'ils n'étaient pas tous d'accord, le plus âgé est venu vers moi pour observer ma tête. Il a tenté de m'expliquer une chose que je n'ai pas comprise, les autres ont fabriqué un brancard de troncs et de peaux. Épuisé j'ai perdu connaissance.

 

La Grande Place 01

 

 

Je me suis réveillé au milieu des chants et des clameurs dans un vaste cirque au centre duquel une colonne naturelle se dressait, j'étais adossé à la paroi d'une petite excavation.

 

Omphalos

Un grand feu brûlait au centre près de l'omphalos de pierre.

 

la Grande Place 02

 

Au delà de la foule rassemblée sur cette « Grande Place » une arche de 30 coudées abritait un shaman d'un âge avancé , il tenait une lance de la main gauche dont la pointe, loin d'être pourvue d'un biface, était surmontée d'un crâne de chèvre sauvage. Le code de ses peintures corporelles était indéchiffrable pour moi, sur sa tête des plumes de coq de bruyère, sa poitrine était décorée de coquillages et de perles d'ambre semblables aux miennes. J'ai serré dans ma main gauche le sac pendu autour de mon cou, elles y étaient encore.

Vers minuit quand la lune de ce solstice d'hiver est parvenue à son zénith, la foule, composée sans doute de plusieurs tribus s'est mise à tourner au tour de l'axe central. Des chefs se courbaient en passant devant le sorcier en déposant différentes offrandes : un animal, des outils, des parures. Mes paupières lourdes se sont fermées.

 

« Je suis au centre, devant moi des visages grimacent et vocifèrent dans un jargon que j'ignore, un petit homme sec se pulvérise sur les mains une teinture d'ocre rouge, il est chauve, sa barbe clairsemée est tressée en pointe, sur son torse nu il est tatoué de motifs que même moi peut interpréter : un soleil, un enfant, un sexe de femme, un fleuve. C'est  un maïeuticien.

Ce n'est pas un guerrier il avance vers moi une pointe particulièrement affûtée, je tends ma main gauche vers mon crâne, il a été rasé pendant mon évanouissement, je n'ai pas peur, l'homme fait des signes devant mes yeux et me fait respirer des herbes qui brûlent , ça sent bon, une douce chaleur envahi mon corps, je m'endors. »

 

 

Caverne de l'Homme Mort 02

 

« L'antre est ouverte je dois ramper, mes membres sont déliés de leurs attaches invisibles. Autour de mon crâne, une large lanière de cuir comprime les os. Les pulsations de mon sang battent au rythme des tambours qui retentissent encore au loin. On m'appelle par mon nom : « Aymrouc », nul ne me connaît, mais l'amulette que je portais autour du cou a disparu, le signe de ma tribu.

« Aymrouc », je rampe c'est peut être ma mère qui m'appelle de l'au-delà.

« Aymrouc », ma main droite est faible mais elle bouge, je pousse mon corps de mon genou, il est faible, le sable est frais. Au bout de sept coudées je vois une lumière au bout des ténèbres qui m'entourent, des têtes de morts me regardent de leur orbites vides, je n'ai pas peur.

« Aymrouc » : comme au jour de ma naissance j’entends mon nom.

« Aymrouc » mon cerveau est clairvoyant, je rampe encore, un bras se tend vers moi pour m'extraire de la caverne et de la sortie si étroite.

 

Caverne de l'Homme Mort sortie

 

 

« Aymrouc » : le vieil homme sec est là, il sourit, il tient le symbole de ma tribu et prononce encore mon nom. Le jour se lève je suis épuisé mais je sais que je vivrai.

« Aymrouc » me dit-il en passant le cordon de cuir de mon talisman autour de mon cou. Une dernière fois, il pose sa main sur ma tête à gauche, un souffle frais et chaud à la fois traverse mes tempes de part en part. Je m'endors. »

 

L'hiver est froid, je n'ai pas atteint les mines de silex plus à l'ouest. Je porte encore un bandeau, j'ai des migraines de temps en temps. Le vieil homme maigre est venu me voir deux fois. Il m'a confié des herbes à des fins de fumigations si la douleur est trop forte. Parfois je vois double mais j'articule quelques sons.

 

La Baumelle

 

Voilà bien cinq lunes que je suis ici.

Proche d'une petite source, des arches naturelles abritent un petit groupe humain .

 

Les 3 Arcs St Pierre des Tripiers

 

Il n'est pas difficile de se nourrir. L'hiver a fait descendre des grands cervidés que les chasseurs encerclent sur le plateau . Les animaux apeurés se précipitent du haut des falaises, les chasseurs n'ont plus qu'à récupérer la viande en descendant par des gradins connus d'eux seuls.

J'ai pu apprendre quelques unes de leurs locutions. Au printemps, de nombreuses baies viennent compléter leur menu carné. Je pense que je pourrais aider les femmes à la cueillette afin de me rendre utile, ça sera bon pour redonner de la souplesse et de la vigueur à mon bras droit.

Une des femmes vient changer le bandeau de ma tête et me masse le cuir chevelu, elle m'a montré un crâne humain perforé en m'expliquant que c'est ce que j'ai subi. Dans une grotte à proximité, d'autres blessés sont comme moi en convalescence. Certains n'ont pas récupéré l'usage de leurs membres, d'autres sont mourants. Dans un grotte de l'autre coté du vallon on entends parfois crier, j'ai voulu aller voir mais on m'a retenu c'est la « Grotte des fous », c'est ceux que l'on a essayé de soigner comme moi par trépanation mais qui n'ont pas retrouvé leurs esprits. Ils sont déjà dans le monde des ombres. Le shaman va les voir de temps en temps pour un conseil de sagesse.

 

Je pense pouvoir repartir à Vernal l'équinoxe de printemps. Au cours de la grande fête j'offrirai mes plus beaux spécimens d'ambre incrustés au chef lors de la cérémonie. Mon langage est encore un peu difficile, mon pied droit traîne à la fin du pas, je l'accroche souvent. Je marcherai avec un bâton.

«  Je me revois cette nuit dans les tourbillons de la rivière où j'aurais pu entrer rejoindre mes ancêtres dans le royaume des morts. Ils n'ont pas voulu de moi, j'ai sans doute encore des choses à accomplir durant cette courte vie.»

 

 

Ce récit est une pure fiction , il est sans doute plein d'anachronismes. Pour changer un peu des topos de rando formatées j'ai voulu illustrer ce parcours des Arcs de Saint Pierre des Tripiers. 3 heures de marche avec la carte 25 000 IGN les Gorges du Tarn et de la Jonte 2640 OT.

 

Des lieux impressionnants : la Grande Place, la Baumelle, la Caverne de l'Homme Mort où en 1867 le Dr. Prunières a découvert une cinquantaine de squelettes humains de l'age du cuivre. Plusieurs crânes présentaient des lésions typiques de trépanation dont 75 % portaient des marques de cicatrisation. Plus au sud 3 arches rapprochées ont été des habitats troglodytes et semblent avoir été utilisés à différentes époques . Ce circuit est sur le GR 6. Il va sans dire que ces lieux chargés de magie ont déchaîné mon imagination . Dans ma tête, j'ai laisser le « petit vélo » faire son chemin pour partager ce récit qui se veut imaginaire et sans prétention.

 

 

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Marine D 09/07/2011 20:04



Dis donc, tu m'épates, quel voyage et quel beau récit, et les photos géniales, félicitations !



FMarmotte5 11/07/2011 11:02



Le coin avec sa courte rando de 3 heures est vraiment magique. je me suis régalé.



ecureuilbleu 07/07/2011 21:27



Ton récit est très prenant et tout à fait crédible. Merci, Pierre



Clo :0038: 07/07/2011 15:41



Excellente idée que cette fiction pour raconter tes photos.


Je me suis laissée prendre à ce texte tant les images défilaient devant mes yeux.


Bravo et merci Pierre :)



nono 07/07/2011 13:09



On s'y croirait 


Un vrai conteur ce Pierre qui fait valser les mots dans de dédale de pierres !!!!!


Bravo !!!!!!!!!!!!!!


Nono



Quichottine 07/07/2011 10:47



Tu sais que tu es terrible, toi ?


J'ai cru que c'était le passage d'un livre...


je ne connais pas assez pour te dire s'il y a des anachronismes mais j'ai adoré ce récit et ces images.


Merci.