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Publié par FMarmotte5

« Comme c'est gothique ! », le faciès de Louis Jouvet est tout à fait adapté, mais ce n'est pas un « Drôle de drame » qui se joue, quoique? Un Archibald Soper serait bienvenu en page 187.
 
Je suis en train de lire « Marina » de Carlos Ruiz Zafón.
 
Il en dit :« Mon texte préféré parmi tous ceux que j'ai écrit. »
 
Marina Zafon
 
J'avais beaucoup aimé « L'ombre du vent » et « Le jeu de l'ange », Zafón est un monde, un univers, on frémit un peu avant d'ouvrir un de ses livres, surtout si on est insomniaque et que pour ne pas déranger son partenaire, on descend en silence dans le salon, le vent souffle sous la porte, éteint la bougie allumée par discrétion. Dehors, le chat feule, un bruit d'attelage passe sur les pavés...
 
Vous avez compris qu'il était besoin d'un décor, dans Marina je me suis rendu compte que Carlos Luis Zafón était dans la pure lignée du « Roman gothique » inventé par Ann Radcliffe... oui je sais, il y eut Shelley (Mary of course et son Frankenstein). On flirte avec le fantastique. Non, je parle des « Mystères d'Udolphe », des parfums de sœurs Brontë mâtinés des mœurs de la bonne société Victorienne chère à Thomas Hardy, des jeunes filles amoureuses éconduites à la sensibilité à fleur de peau comme chez Jane Austin, des Tess d'Uberville.
 
Je m'égare, ça se passe bien entendu à Barcelone. Êtes vous allés à Barcelone ? Ses quartiers, la lumière de ses nuits, le « Barrio Gotico » si sombre à midi. Les faubourgs sont sans doute encore plus énigmatiques, le touriste n'y va pas, les autoroutes les contournent ou bien longent la mer. Il reste à prendre le funiculaire ou le téléphérique pour Montjuïc et voir de là-haut la ville dans sa brume, entendre les sifflets des trains de la gare de France et les sirènes du port appeler les retardataires et oublier ceux qui ne répondront pas à l'appel. Disparus pour toujours, des noms sur un registre, une valise abandonnée dans le hall de l'hôtel 1898 ou le Plaza, une ligne est caviardée, l'adresse biffée, la clé de la chambre 66 n'est pas au tableau du concierge, il est de toute façon abscent, ivre ou endormi sur son coude.
 
 
Radcliffe
 
 
Gothique, recette.
 
Un décor : une vielle maison, immense, froide, sombre, où il est de bon ton d'entrer par effraction.
 
Une fabrique en ruine, une serre aux vitres cassées, un cimetière, un entrepôt poussiéreux encore plein de machines aux mécanismes compliqués. Jules Verne en Catalogne. Des bibliothèques avec des escaliers en colimaçon, une brasserie. Un vieux château humide fera aussi l'affaire.
 
Des personnages : une jeune fille sensuelle mais vierge (on le suppose au début, la suite nous apprend qu'elle a une solide expérience de la vie) qui vit avec un vieil homme dont les liens de parenté avec l'ingénue sont flous et ambigus, son père, son mari, son oncle, son tuteur. Prison, liberté, entrer, sortir, partir, jurer de ne plus revenir, avoir des remords. Du silence, les personnages sont peu loquaces, il faut leur tirer les vers du nez dans les conversations qui se prolongent souvent après minuit. Un adolescent, curieux, pas si naïf que cela, romantique oui, avec un bon bagage littéraire, intellectuel, il joue aux échecs. Autour, des méchants, difficiles à identifier, on les imaginent plus qu'on ne les voit, des ombres, des vieilles femmes en pèlerine, de grands hommes forts avec des chapeaux à large bord. Fantômes, malades, des Dr. Jekill, des Mister Hyde, sous des traces de noir de fumée des portraits du genre Dorian Gray, des marionnettes, des clowns, des fous, des policiers, des retraités muets gardiens de secrets... cherchez bien il doit bien y avoir dans votre entourage ou parmi vos voisins quelqu'un de ce genre, discret, oublié, solitaire. Allez frapper chez lui lorsque quand vous rentrez le soir vers 2 heures du matin, vous apercevez un raie de lumière sous sa porte..
 
Des objets : vaste entreprise digne d'un catalogue à la Georges Perec. Manuscrits, grimoires, album photo (il faut qu'il en manque une) ,épée , clés (nombreuses et bruyantes toujours trop bruyantes les clés), bougies, installation électrique vétuste, annuaires caduques, téléphones manquants, voitures automobiles d'un autre âge, une calèche est bienvenue surtout si les chevaux sont noirs...  une malle.
 
Des lampadaires à la lumière blafarde si ténue qu'on pourrait penser qu'ils fonctionnent au gaz.
 
Des animaux : un chat, des chiens qui hurlent à la mort, ils montrent les crocs derrière les grilles d'un vieux portail (rouillé evidemment). Un cheval n'est pas toujours nécessaire, il suffit d'en voir les fers dans la boue d'un sentier ou de l'entendre hennir en pleine nuit, une nuit d'orage avec des éclairs est préférable. Un corbeau si possible pendu par une patte à un pieux dans un champ labouré, la terre colle aux chaussures lourdes, on n'avance pas comme dans un rêve, une poursuite,  des griffes se tendent ce sont des branches au bout de bras décharnés. Un hibou est cloué à la porte de la grange, une nuée d'oiseaux, araignées, serpents selon la saison, un scorpion, une salamandre.
 
Des symboles : logos, signes kabbalistiques, motifs funéraires, gargouilles, croix, mains noires, os, chiffres et nombres magiques, animaux stylisés que l'on retrouve sur des portes, des bagues, des tombes, des livres, au bas d'un parchemin, un tatouage sur une épaule, un stylo-encre à piston comme ça ne se fait plus, au bout d'une chaîne, dans le boîtier d'un oignon, une montre à gousset, dans l'angle d'un mouchoir, sur une peau de chagrin, la brodeuse s'est piquée le doigt, son ouvrage au point de croix est taché de son sang , la forme en est la marque indélébile.
 
Une larme naît dans l'angle de l’œil de l'observateur anonyme, dans le miroir son reflet a disparu.
 
Le temps : il manque de soleil et quand il sort, il est de plomb, la lune est souvent pleine mais quand on a besoin d'elle pour fouiller un jardin qui sent l'humus, pire, la charogne, elle est nouvelle et le ciel est d'un noir d'encre. Le plus important pour perdre le lecteur c'est de le perdre dans les dédales du temps, un autre siècle : le XIXe est pas mal, le moyen-age pour Radliffe. Zafón, lui, évoque les troubles de l'Espagne franquiste, les règlements de compte suite à la Guerre Civile, la jeunesse qui part dans la quête ( un secret, un mystère à dévoiler, un personnage à identifier, un livre à retrouver, peu importe pourvu que ce soit une quête) cette jeunesse donc, souvent orpheline, élevée dans un internat, des frères, une pension comme on en fait plus. Cette jeunesse entrevoit l'horreur de la guerre, de l'histoire, du non-dit, des portes closes, des sceaux de cire. Les pendules sont souvent arrêtées, les horloges des églises sonnent au moment fatidique.
 
On ne se lasse pas, le feu meurt, on grelotte, c'est tellement passionnant qu'on a pas le courage de rallumer, on tire la couverture sur ses pieds, une ombre fugace traverse le tapis cramoisi (les tapis sont cramoisis et poussiéreux, toujours) c'est une souris que le chat cruel a laissée dans la maison sans la tuer. Le balancier de l'horloge s'est arrêté, le silence est d'or, moi je dors.
 
Il faut encore un cauchemar, un songe, l’énigme ne se dévoilera que lorsque après la toux, la fièvre, les sueurs froides, les nausées, la migraine, un épistaxis, les jambes paralysées, une main douce, secourable, aimée vient poser un linge humide sur votre front, parfois un baiser est envisageable mais guère plus.
 
 

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Quichottine 13/05/2012 14:08


Je m'étais arrêtée à "L'ombre du vent", par crainte sans doute d'être déçue.


 


Je crois que je vais dès que possible, continuer ma découverte de cet auteur.


Merci pour ce moment, Pierre.

FMarmotte5 15/05/2012 09:37



Marina est une réussite, moins de longueurs, le dénouement est fin et sensible , "l'atmosphère" de l'auteur y est très présente surtout pour toi qui est amateur et fidèle de Barcelone.


Bonne journée.



Joëlle 12/05/2012 22:46


Merci à toi Pierre pour cet avant-goût c'est très tentant, bonne soirée

FMarmotte5 15/05/2012 09:38



Plus court que les autres, ça se lit bien en "détente", bonne journée.



Martine27 12/05/2012 15:34


D'autant plus alléchant que j'ai déjà vu d'autres critiques toutes aussi tentantes sur cet auteur dans d'autres blogs, je note, je note