Sans pattes.
Je ne suis pas dans un roman de Kundera .
« La lenteur » me tombe dessus, m’enveloppe d'une chape qui contrôle le temps et le
mouvement.
« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Il faut bien tirer des leçons
des événements qui marquent sa vie, son parcours. J'ai rangé la montre dans un tiroir, le poids de l'horloge touche le sol, impose le silence des nuits sans les douze coups de midi ou minuit
depuis que je dors au rez-de-chaussée faute de pouvoir monter les escaliers.
Rien n'empêche les insomnies, le corps a ses pendules, bio-rythmes, engrenages
grippés, ça craque, ça grince, les fluides s'écoulent, se retiennent, un battement dans une artère prend le relais d'une mécanique molle comme dans un tableau de Dali.
Solidaire dans la solitude de l'écrivain tchèque et ses errances à la recherche
d'un « temps retrouvé », ses « jeunes filles » ne sont plus en fleur bien qu'elles en aient la légèreté de ballerines. Plus connu car plus médiatisé, « L’Éloge de la lenteur » de Carl Honoré connaît des déclinaisons sociales, économiques, intellectuelles, mais
c'est dans de petites réalisations concrètes et pratiques que pour ma part c'est au quotidien que cette lenteur me concerne.
Ne plus conduire d'automobile.
Apprendre la dépendance, regrouper les activités, rendez-vous, poste, courses,
visites, apprendre à demander, savoir attendre , ne pas avoir les choses de suite, anticiper.
Partager et mutualiser les trajets avec voisins et famille. Savoir attendre pour
faire une acquisition sans précipitation, comparer. Utiliser les transports en commun et se rendre compte que les campagnes sont mal desservies. Que la mairie a des escaliers peu pratiques, que
la poste du village est fermée l'après-midi, que les trottoirs sont étroits, les places pour garer la voiture loin des commerces...je ne parlerais pas du boulanger, voilà déjà plusieurs années
que nous faisons notre pain.
Satisfaire ses besoins fondamentaux.
Ça peut paraître très scolaire pour une élève infirmière, mais ça devient essentiel
quand son périmètre de vie se réduit aux 3 mètres carrés d'un lit, d'une table de nuit, d'un WC-Salle de bain.
Boire et accéder à l'eau, au mieux pouvoir aller au frigo, à l'évier, à la réserve
d'aliments, au placard.
Se laver en aménageant son espace intérieur. Ce qui était de la routine oubliée et
sans intérêts dignes d'être racontés prend une forme d'exercice. Et c'est dans cette gestion du temps que l'instant prend tout son sens. Faire et le faire bien sans que ça devienne une corvée. Ne
pas se débarrasser de la tâche, faire du devoir un plaisir. S’accorder les 2 fois 45 minutes par jour pour la rééducation qui chassent l'ankylose et entretiennent un tant soit peu la musculature,
l'espoir du rétablissement.
Dans les hôpitaux le repas du soir est relativement tôt, s'il est servi à 19
heures, on peut s'en réjouir. Après, commencent les longues heures comme des soirs d'hiver mais sans le feu de bois. La nuit s'étire, la fatigue vient de bonne heure et la radio reste allumée.
Vers trois heures du matin, le corps se réveille et réclame son dû, comme une dette envers lui de ce qu'il a subi. Uriner, calmer la douleur, boire, changer de position si c'est possible, faire
la lumière afin que l'esprit ne tourne pas à vide avide de pensées sombres, meubler l'intellect avec de la lecture si possible, attendre que le sommeil revienne avec son lot de songes et de
cauchemars, ses bonheurs, ses solutions, ses souvenirs.
« Je marche sur un nuage dense, mes cannes tombent lentement vers une
prairie en fleur tout en bas. Je distingue ma maison, sans but je marche droit vers un horizon lointain inatteignable, les pas sont des secondes de bonheur, sous mes pieds les nuées sont d'une
douceur inconnue. Aidées par le vent, les montagnes se rapprochent. Sans le bruit des pales de l'hélicoptère, les parois, les arêtes, les sommets, névés abrupts, crevasses insondables, bouquetins
perchés sur une vire, chamois à la course dans un pierrier, une cordée lève la tête et salue, un souffle berce le saxifrage, la marmotte dans un petit cirque ne crie pas bien que le gypaète
tournoie en silence près de la nuée qui s'étire. Le drap se déchire, je tombe avec la lenteur d'un duvet d'eider, à mes côtés des fleurs de pissenlit géantes volettent avec des couleurs de voiles
de parapentes en fête. Je traverse un arc-en-ciel, un kaléidoscope fugace vite remplacé par les pourpres sombres qui ferment mes paupières. »
Aller dehors doucement.
Tester le terrain, faire attention aux trous de taupes dans lesquelles la béquille
s'enfonce. Les graviers du chemin, les courtes montées sont un effort pour les bras. Le fauteuil roulant ne remplacera pas les quadriceps, le fascia, les grands, petits et moyens fessiers. Le
château d'eau à 1,5 kilomètres devient une expédition sous le regard des voitures qui passent , des voisins qui demandent des nouvelles, des sourires en coin, des compassions diverses, sincères
ou de complaisance. Se mettre sur le côté pour laisser passer les voitures pressées aux heures de retour du travail.
Manger selon ses besoins, lentement apprendre à savourer, privilégier la qualité à
la quantité. Sans les travaux habituels, mon corps va avoir tendance à grossir, il faut donc diminuer les rations, augmenter l'apport en calcium pour la consolidation, en protéines pour la
cicatrisation, bannir les sucres rapides et moduler les sucres lents. Écouter son estomac pour savoir quand la faim se manifeste et attendre qu'elle passe pour aller puiser dans les réserves
inutiles, les lourdeurs superflues qui pèsent sur les articulations, les reins, les bras et les os encore fragiles.
La table est couverte de légumes du jardin que ma femme est allée cueillir. J'ai le
temps de préparer la soupe comme j'ai le temps de monder les noix, d'écrire, de faire les comptes, de lire.
Elle sera bonne avec plus de cinq légumes, les poireaux commencent à grossir, j'ose
espérer qu'ils ne seront pas attaqués par « la mouche », j'ai bien attendu qu'ils fanent avant de les repiquer.
Carottes, céleri, pommes de terre, sauge, poirée, feuilles de bourrache, choux,
navets, oignons, ail, persil. Cette année je ne pourrais pas semer du rutabaga. Les potirons, potimarons, courges ont bien donné, les teintes d'automne vont décorer la maison pour fin
octobre.
Petite maintenance.
Faire la vaisselle, mettre une machine et l'étendre, donner un coup de balais,
passer l'aspirateur et la serpillière prennent une demie journée, les gestes et les mouvements doivent être réfléchis, les objets placés au bon endroit comme dans une chorégraphie, une voie
d'escalade. Le pire, c'est que s'en est même ludique.
Chauffer et se réchauffer.
Nous avons un nouveau poêle à bois, avec four et double combustion. Son
ronronnement ralenti est proche de celui du chat tout contre au risque de s'y brûler la queue. Je ne peux pas rentrer le bois, le tas livré début septembre attendra pour être rangé, ce sera
l'occasion de me réchauffer quand les premières gelées viendront. Avec la lenteur de membres encore engourdis , les premiers pas de novembre seront contemporains de ceux de mon petit-fils,
renaissance, découverte, apprentissage, fatigues, tout sera source de joies au rythme d'une marche lente à deux temps en attente de valses tout aussi lentes à trois temps pour les festivités
d'anniversaires nombreux et de fin d'année. "Il faut bien que le corps exulte" dit Brel dans « La chanson des vieux amants ».
Quand les secondes s’égrainent comme des minutes, les minutes comme les heures, les
heures comme les jours, les jours comme les semaines, les semaines comme des mois, les mois comme des années, une vie devient riche du temps qui s'arrête, du faire qui devient être, d'un savoir
intime quand l'alchimie du corps et de l'esprit n'est plus explosive mais une lente fermentation qui donne à l'essence des jours son parfum subtil et délicat.
PF le 19 septembre 2012