Un nain sylvestre.
Yorik n'était pas de cette espèce grégaire qui accueille les jeunes filles éplorées. Il vivait seul dans une hutte de branchages, loin des montagnes, du plus loin que remontent ses souvenirs. Seul le gros chêne du Grand Chemin pouvait rivaliser en terme de mémoire avec le petit personnage qui passait deux fois par jour sous ses épaisses frondaisons, en sifflotant :
« Hé ho, Hé ho, je reviens du bouleau ! »
Vous aviez compris que ce Yorik là n'était ni grand lettré, ni voyageur avisé, ni lecteur nocturne, ni fin gastronome. Il suffisait de voir ses mains.
Une ancienne devise était gravée sur le linteau d'épicéa de ce qui lui servait de logis :
« C'est en sciant que Léonard devint scie ! »
Yorik ne riait plus de ce bon mot oublié, il était de cette veine de nain qui ont une mémoire d'éléphant. Il n'en avait jamais vu et ne comprenait pas cette expression du langage courant.
Yorik était un nain travailleur, il ne rêvait pas, ni de Princesses endormies, ni de géant, ni de Chat curieusement botté, ni d'enfants en perdition... qu'aurait-il fait d'un Poucet, d'une grand-mère malade ?
Il parlait peu, avec qui aurait-il pu parler ? Ce n'est que dans les contes de fées que les animaux parlent. Ici point de Pan-Pan pour faire des leçons à Bambi ; Baloo, Baghera, Sheer Khan ne fréquentaient pas ces forêts, austères, humides où le petit gibier se faisait discret, aux aguets derrière les bosquets épineux.
Point de Roi des animaux.
Que des petites bêtes, insectes, papillons, araignées, sauterelles, cloportes, scarabées, vers de terres, mille-pattes, larves, phasmes, guêpes, frelons, abeilles sauvages, éphémères, dytiques, moustiques, mouches de toutes sortes. Son oreille fine lui permettait d'entendre le travail du scolyte typographe la nuit lors de ses heures d'insomnie à plusieurs mètres de sa couche de fougère sèche et craquante qui embaumait la cabane de ses effluves apaisantes.
La foison de cette vie quasi invisible sous les feuilles et les écorces, dans les talus, terriers, galeries, tunnels, faisait le bonheur d'animaux plus gros, peu diserts et curieux, parfois exubérants et bavards comme des pies. Loirs, blaireaux, musaraignes, souris, écureuils, fouines, belettes, genettes, lièvres, éventuellement quelques reptiles dorés, vipères, orvets, larmuses et salamandres, et je ne vous parle pas des oiseaux qui par centaines s'envolaient en nuées criardes quand Yorik se rendait sur la coupe.
Oui, Yorik coupait des arbres. Depuis bientôt trois cent vingt sept ans qu'il parcourait la forêt, il avait pris soin d'identifier les jeunes pousses, de transplanter des plants de trois ans vers des zones propices à leur croissance. Il se faisait une fierté d'entretenir les tourbières naturelles. De temps en temps, de plus en plus rarement les hommes venaient y faucher la lèche des marais, l'osmonde royale a des fins pour lui inconnues.
Au hasard d'une rencontre fortuite avec ces braillards, il négociait un travail d'abattage pour du bois de chauffage, fayard, châtaignier, peu d'acacia qui pète dans les cheminées. Plus délicat il avait entrepris dans le passé de faire du charbon de bois. Mais l'odeur pestilentielle le faisait tousser, et, il s'était vite aperçu qu'un désert remplacerait la tendre clairière où il installait son campement provisoire.
Yorik aimait bien venir près des étangs. Son domaine de taïga sans vallonnements abondait de larges plans d'eau où, à certaines saisons, les oiseaux migrateurs venaient se reposer lors d'un long périple. L'approche de ces marres était difficile, un combat permanent entre les éléments liquides et solides s'y menait. Bruyères, bouleaux, saules, viornes, massettes, églantiers, trembles se mêlaient entre la vie et la mort, branches pourrissantes, sols spongieux, tapis de mousses et de lichens aux marges des sphaignes et des hypnes.
Parfois autour d'une auréole arc-en-ciel trahissant l'activité du méthane en sous-sol, matière organique en lente décomposition, un drosera ouvrait sa gueule mortelle dans l'attente aléatoire d'un insecte imprudent.
Yorik avait ses passages, prudent , des sentiers que ses ancêtres avaient tracés des pas lourds de leurs sabots de frêne.
Enfant, échappant à la surveillance de son grand-père, il était venu seul au risque de s'enfoncer dans la fange des moilles, les traîtres trous d'eau . Il avait vu la course des feux follets entre les joncs, entendu le chant des criquets et chose rare vu quelques lucioles s'envoler pour une parade nuptiale.
Point de fées dans son univers, les lutins, les elfes et les gnomes ne sortaient pas la nuit. Yorik était un travailleur.
Par ici, les loups ne faisaient pas la conversation avec les agneaux, les corbeaux ne volaient pas de fromage, les cigales ne montaient même pas en été sur le tronc d'un Douglas, d'un pin parasol, d'un cyprès colonnaire. Les muses en nuisettes transparentes, sylphides musiciennes, Pans facétieux, nymphes timides, dryades et naïades évanescentes ne dansaient pas ici en rondes folles.
Morgane et Mélusine , Merlin, sorcières avec des verrues sur le nez, gobelins aux ongles noirs et crochus préféraient les grottes et les montagnes, les lacs cristallins, les sources bondissantes, les fontaines magiques, les ronds de champignons phosphorescents.
Et pourtant il aimait venir au bord de ces eaux sombres. Attiré par la vie grouillante et invisible qui s'épanouissait au cœur de ces éléments indéterminés, de ces flaques brunes, ruisselets silencieux, souches en lambeaux, fagots putrides aux entrelacs d'osiers verts.
Un jour que Yorik ayant terminé son labeur plus tôt, que le jour traînait encore, que la lune hésitait entre le feuillage épars d'automne, il s'est aventuré plus en avant entre les hautes herbes contre son gré, une force invisible le poussait en avant, le cœur battant, il entendit une petite voix crier son nom.
Un frisson a parcouru son dos raide de nain travailleur.
Les doigts gourds de ses mains de nain laborieux se sont mis à trembler.
« Yorik ! "»
Il s'est avancé avec prudence là où d'habitude il ne va jamais.
Là où de rares nénuphars éclosent sous un timide rayon de soleil.
Là où le trop plein des eaux dormantes s'écoule avec un faible courant dans une combe hors de son territoire.
Là où le geai surveille les voleurs de baies, cynorhodons, poires Saint-Martin, alises, cornouilles et sorbes juteuses.
Là où vit la grenouille qui parle.
« Yorik ! »
Vous la connaissez peut-être cette indiscrète pipelette qui demande à qui veut bien l'entendre ?
« T'es quoi toââ ? »
« Tu dors où toââ ? »
« Tu fais quoââ toââ ? »
« Et tu manges quoâ toââ ? »
« Et patati et patatoââ ! »
Je ne vous raconte pas la suite, sinon que jamais Léonard devint scie.