Zygautomatiques.
An 1247 de Notre Soigneur Jesuis Cuit.
Point de blasphème dans cette histoire, elle se situe dans un repli du temps que par hasard Rabelais a exploré en songe 3 siècles plus tard. Monde parallèle dans lequel Henry de Bläghues errait seul au centre du donjon de son château.
Peu de confort, les améliorations de la Renaissance n'étaient pas encore parvenues jusque dans ses terres reculées. De style médiéval, la demeure du Saigneur de Bläghues était austère et triste.
Saigneur, Henry l'était : saigneur de porc, de gibier, de bœufs, de moutons, de volaille à des fins de banquets et festins. Lors d'échauffourées de territoire il avait été saigneur d'ennemis et si l'alcôve avait été inventée il aurait pu être le saigneur de ces Dames, Barbe Bleu frustré.
Il tournait en rond dans la plus haute salle tapissée avec goût d'allégories mythologiques et bibliques, sur des rayons de nombreux ouvrages aux tranches usées témoignaient de sa culture et de son savoir.
Érudit dans le domaine assez particulier pour l'époque, celui de l'humour, Henry de Bläghues n'avait personne dans son entourage pour partager ses bons mots, ses traits d'esprit, ses anecdotes croustillantes, ses histoires saugrenues, ses facéties abracadabrantesques, ses contes scrogneugneux.
C'est pour cette raison que déjà depuis plusieurs années, il entretenait sous les voûtes basses de l'ancienne abbaye Maître Oceanis Merlus, mage, magister, magicien, surtout beau parleur, embobineur mais en fin de compte charlatan.
Afin de trouver un interlocuteur à ses calembours, Henry de Bläghues pensait que l'illustre savant allait trouver la recette de la conception d'un Golem : גולם .
La barbe avait poussé sur le menton du mentor, son crâne s'était dégarni, ses doigts maigres tremblaient déjà alors qu'il suivait les lignes des anciens grimoires, sa vue nécessitait l'aide de loupes épaisses et de l'éclairage coûteux de nombreux candélabres.
Rien n'avait fonctionné, polichinelle de tissu, mannequin d'osier, googolem virtuel, marionnette de bois, robot de fer, pantin de ficelle et de papier. Merlus avait tout essayé, il avait même trouvé dans le « Grand Bêtisier des Siècles Sombres » de l'occulte Rabbinovitch, un incunable du Ve siècle (après J.C.) une procédure étrange pour modeler un Golem en mélangeant de l'argile et du sang de menstrues. Peine perdue, ses zombies n'avaient rien d'amusant.
Alors qu'il n'était jamais sorti de son domaine, Henry de Bläghues eut la lubie soudaine de se lancer lui-même dans la quête de ce Graal : le Golem qui rit. Précurseur de Quichotte en guerre contre les moulins de la morosité.
Fort de son savoir encyclopédique, d'un baluchon d'objets hétéroclites et d'une planisphère du XI e siècle, voilà notre saigneur parti sur les routes boueuses, sentiers tortueux, cols maudits, chemins mystérieux. Il navigua sur des embarcations incertaines, des rivières pourpres, des mers hurlantes,
aux limites du monde, des 45e mugissants, là où les cataractes du déluge s'engouffraient dans le monde du dessous pour éteindre les flammes des Enfers.
Henry de Bläghues du moins ce qu'en dit la « Légende Mordorée » était allé partout. Chaque peuple avait ses secrets, ses coutumes, de la Macumba brésilienne à la Main Noire de la botte italienne, des mages animistes de Mongolie intérieure à la secte Bon perdue dans une vallée d'altitude du Tibet profond, les tenants du « Grand Albert » avaient été consultés, il avait passé des mois à apprendre les chants aborigènes de l’île de Timor, la divination sur les os de Wombats des plateaux australiens, les jeux d'osselets, le marc de café d'Anatolie, les arabesques de tatouages cérémoniels du Haut Atlas, les lignes de la main aux Saintes Maries de la Mer , il s'était initié aux chants de gorge des Inuits, lu les manuscrits secrets de Tombouctou, mâché la coca dans la forêt pluviale de Colombie, dansé la lance à la main au rythme des tambours Maasaï, interrogé ce qui restait de la Pythie à Delphes, déchiffré des ostracas du 1er Empire dans le Haut Nil, jeté des écailles de tortue sur les sables alluvionnaires du Yang-Tsé et tracé des idéogrammes au pinceau de poils de martre ou de moustaches d'écureuil volants sur d'antiques parchemins de l'île d'Hokkaido avec des Aïnous.
« Bref ! » disait Pépin à la fin d'un long discours, Henry commençait à désespérer quand ayant traversé l'ancien Royaume de Saba, après les déserts Yéménites, il s'est enfoncé et perdu dans les forêts denses sur les flancs du Mont Kenya. Il a traversé le lac Ukéréoué (plus tard nommé Victoria à tort) à la nage avant de pénétrer dans l'antique Alkébulan des Maures, là où l'Histoire a commencé, le pays de l'Homme Noir, où plus tard un jeune reporter aux forts préjugés est allé « une fois » chasser la gazelle, vous avez reconnu le Congo.
C'est la tribu Lega qui a sauvé la vie de Henry de Bläghues alors qu'amaigri, il allait être emporté pas les fièvres, les jambes déformées par un éléphantiasis attrapé dans un marigot infesté d'helminthes, une filariose lymphatique bien invalidante pour le voyageur qu'il était devenu.
Jusque là, malgré la somme de connaissances qu'il avait accumulées , il n'avait rencontré que des gens tristes, imbus de leur savoir, avares du maigre bagage intellectuel qu'ils portaient, sans l'ombre d'un sourire, Henry de Bläghues avait fait fausse route.
Alors qu'il ouvrait un œil entre deux cauchemars, que des essences d'herbes aromatiques le ramenait peu à peu à la conscience, alors qu'un joyeux feu de camp pétillait au centre du village, il assista à la plus curieuse des cérémonies à laquelle, bien contre son gré, il n'avait pas été convié.
A tour de rôle les hommes et les femmes de cette tribu se racontaient des histoires au cours desquelles, ils s'esclaffaient, se tapaient sur les cuisses, se donnaient des coups de coudes, des tapes dans le dos, les mains devant les yeux ou devant leurs bouches édentées mais au final hilares.
Au matin , il se sentait mieux, les vapeurs des infusions et des cataplasmes s'étaient dissipées. Il traînait seul sous l'arbre à palabre, tout le monde dormait encore. Un besoin urgent le poussa aux abords de la forêt quand des cris l'ont attiré plus avant.
Dans une clairière où quelques rochers distillaient une douce chaleur, près d'une cascade, une bande de singes semblaient être en gai conciliabule, mêmes gestes que la veille : tapes dans le dos, sur les cuisses, rires, grognements de plaisir.
Il en était là de son observation quand derrière lui, Marrumbobo Kiriwiwi, Sorcier de l'Hilarité vint lui mettre le bras sur l'épaule. Dans son langage simple cet homme à la belle prestance lui raconta alors les secrets du rire.
Bonobos, singes et humains sont les seuls à posséder en commun deux petits muscles sur les joues qui leurs permettent de rire : le petit et le grand zygomatique.
Henry de Bläghues eut tôt fait de rentrer au pays, après avoir remercié ses hôtes pour leur hospitalité, rentré à son château par le chemin le plus court , il descendit aux oubliettes où Maître Oceanis Merlus bientôt sénile tâtonnais encore à la recherche du Golem qui rit, il se mit de suite à l'ouvrage.
Sur un large parchemin, il dessina la planche anatomique N°1 que voici.
Nous pouvons noter que le Golem devait avoir pour rire les muscles nécessaires à ce noble exercice.
Ayant ramené dans ses bagages des pains de latex, une sève d'hévéa encore méconnue en 1259 (son périple avait bien duré 12 ans) il donna les consignes à son alchimiste de Merlus d'en faire quatre bandes élastiques sur les joues du prochain Golem.
Constatons qu'il les nomma : Zygautomatiques.
C'est ainsi qu'il finit ses jours entouré de riants personnages, car, fort de son expérience il ne s'est pas contenté d'un seul Golem. Il en fit faire des grands, des petits, des gros, des mâles, des femelles, des beaux, des laids, au long ou petit nez.
Ils finirent par se reproduire, s'échapper du château et prendre le large dans le royaume, les uns sur des tréteaux à jouer la comédie, d'autres sur des pistes à faire les clowns, dans des lucarnes magiques à conter des sornettes.
De nos jours lorsqu'une bande de joyeux lurons, drilles en goguette troublent le sommeil du bourgeois fatigué, celui-ci ouvre son volet pour leur crier :
« Allez jouer ailleurs bande de Zigautos ! »
Abréviation facile de la géniale invention de Henry de Bläghues : le « zygautomatique ».
PF le 8 novembre 2012 pour le jeu de l'Arbre à Mots hébergé par La Sardine avec un mot de Jill Bill : « Zygauto ».
N.B. : Ce récit n'est en aucune manière un document de référence pour de futurs carabins, tout lecteur averti aura de lui-même rectifié les incohérences introduites par l'auteur à de simples fins de jeux et d'artifices.
