Une nuit en cabane. Les Marmottes Noires partie I.
Il est bientôt 7 heures du soir, je suis sorti de la forêt. Les sorbiers sont mûrs, les myrtilles aussi.
Avant de partir, Geneviève me fait des recommandations :
« Tu feras attention, fermes bien la porte de la cabane le soir en te couchant. »
Je ne savais déjà pas si le « chalet » allait être ouvert.
De loin au bas de l'alpage une grosse chaîne barre la porte, des filets de parcs à moutons sont tendus aux abords sur le reposoir.
Au départ du Pont des Rouelles 1273 mètres je suis passé devant la stèle qui commémore l'attaque de loups du 19 juillet 2007 :
« Arc
chien
de protection
des troupeaux.
Tué par des loups.
478 brebis mortes
19/7/07 »
Ce n'est qu'un gros fil de fer qui tient la chaîne. Le décor est fidèle a ce que décrit le site des cabanes et refuges « refuges.info ».
A l'étage , le coin couchage est un peu poussiéreux, je pulvérise de la « Marie-Rose » sur les matelas et recouvre mon couchage de la pèlerine de pluie, ça suffira comme mesure prophylactique contre les insectes.
Le soleil a chauffé la dalle devant le refuge près du bassin avec robinet... grand luxe je n'aurais pas besoin d'aller au torrent pour l'eau. D'autant plus qu'il y a une gazinière, demain matin je vais pouvoir me faire un café bien chaud avant de partir.
Le soir tombe doucement, accompagné du murmure du torrent, des criquets.
Un renard vient en curieux faire le tour du propriétaire, je ne verrais pas les « Marmottes Noires ». Un petit génie m'en raconte la légende.
Entre « chien et loup » mes yeux et mon imagination se bercent d'une ambiance de rêve hypnagogique.
« … Quand le Grand Nanabozho régnait sur les êtres des bois, des plaines, des montagnes, des airs, des rivières et des mers, le soir, tournés vers le couchant tous les animaux étaient en émoi. Nanabozho allait se coucher derrière les nuages, personne n'allait les protéger durant les longues heures nocturnes de sa métamorphose. Les marmottes particulièrement ne savaient pas trop que faire, se cacher dans leur terrier , c'était bien bon l'hiver mais quand les jours sont longs, que les soirs sont doux, pourquoi ne profiteraient elles pas aussi de la poésie du couchant sans craindre ni les loups, ni les aigles, ni les rapaces nocturnes, ni les renards fureteurs ?
Alors, un soir que Nanabozho était auréolé de lumière, elles lui firent cette prière :
« Ho Grand Nanabozho qui disparaît sans te soucier des êtres sans défense, insignifiants, justes bons à régaler les yeux des petits enfants, fait que nous soyons invisibles pour échapper aux dents, aux becs et aux griffes de nos prédateurs. »
Ne me croyez pas, mais depuis ce soir onirique, les marmottes sont devenues noires la nuit.
Et le jour alors où sont elles ?
J'ai bien cherché lors de la randonnée , je les ai entendues, mais je n'en ai pas vu.
Une fois à la maison en regardant les photos, j'ai compris toute la magie de Nanabozho... la journée les marmottes sont vertes et si tu regardes bien les crêtes, tu peux les voir qui te surveillent avec un sourire. »
Dehors, le village de Montsapey est éclairé, ma lampe frontale et la discrète lumière de la bougie se voient-elles d'en bas ?
Je n'ai pas de sentiment de solitude, dans le ciel, Véga, Altaïr , Deneb, le triangle d'été brille avec en son centre la constellation du « Petit Renard ».
Derrière la cabane, le sentier paraît plus clair au travers des arcosses jusqu'à la cabane de berger des « Marmottes Noires », on ne voit pas le Pas de la Mule.
Il est 10 heures, je monte les quelques marches de la mezzanine pour m'endormir dans le duvet, il ne fait pas froid.
Pas de réveil-matin, la lumière filtre au travers de la vitre sale, il est 6 heures 45, le temps de faire chauffer de l'eau, boire un café, grignoter un biscuit et c'est le départ.
J'ai donc refermé la porte avec la lourde chaîne et gravis lentement au début les 587 mètres de dénivelé jusqu'au Pas de la Mule en passant près du lac qui cette année a encore un peu d'eau. Le sentier est cairné, une mer de nuage monte à l'assaut des pentes, des langues de brume posent une écharpe sur le Grand Arc, je trouverais le soleil à l'est pour enlever la polaire, mettre des lunettes noires et me demander en voyant l'abrupt du versant comment une mule a bien pu passer par cet endroit ?
Au loin vers le nord, le Mont-Blanc n'est pas encore couvert ...
... les Marmottes Noires 2339m. sont en train de réaliser leur mutation chromatique.
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