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Publié par FMarmotte5

Il est une masse sombre appuyée au tronc d'un arbre centenaire. Sa couverture de laine brune recouvre son corps fatigué. Quelques-uns passent sur le chemin à une trentaine de pas sans le voir ni l'entendre, sans même imaginer sa présence.

Jamais il n'aurait cru revivre ce qu'il a vécu. Quand il est venu s'installer au village après ces longues années d'errances, il a pensé y trouver la paix et la sagesse. Un repos bien mérité après les luttes, les marches forcées, les nuits blanches, les jours de privation, le froid mordant des hivers qui se prolongent caché dans des grottes, des trous, des tranchées obscures, un soupirail humide, des galeries de mines désaffectées.

 

Certes il n'était pas seul comme maintenant depuis le jour de son départ incognito après la Grande Assemblée. Il avait du combattre ses propres doutes, s'opposer au côté sombre de sa personnalité complexe, se couper de ses amis, entretenir la distance avec sa famille afin de mener à bien la trame invisible de son réseau secret. Vaincre la peur qui noue les entrailles.

Il a vécu la douce chaleur familiale. Les contes de son aïeul autour de l'âtre, maman était souvent absente mais en y pensant, il sent encore le frêle parfum de l'eau de violette avec laquelle grand-mère s'hydratait le visage le matin. Ho ! Pas une grande toilette, discrète elle devait se lever bien avant tout le monde pour se laver par morceaux. Lui, c'était souvent une toilette de chat avec les mains à l'eau de la fontaine du bassin près du potager.

 

S'il n'avait pas eu tout cet amour, aurait-il enduré cet enfer ? Aurait-il eu la force de guider ces hommes rustres mais braves à la volonté déterminée ?

Gébo la rune en forme de Croix de Saint-André, une clef, lui avait permis de descendre dans les profondeurs du Nadir. Renard leur totem ne creusait-il pas un terrier pour y abriter sa progéniture ?

Son ennemi : lui-même, Ruth Rosso son amie dans le combat le savait aussi, elle avait été là dans les moments difficiles, les jours d'abattement, ils avaient trinqué ensemble les soirs de victoire. Qu'est elle devenue ? Ils ont connu des nuits d'intimité, la fatigue devenait don, l'extase chassait la peur, Eihwaz marquait du sceau de la confiance leur union par delà le temps, les séparations, les silences, les doutes, les absences trop longues.

 

Des soubresauts l'agitaient, pas le froid qui semblait n'avoir aucune prise sur lui, ses mains cherchaient un objet, ses pieds couraient dans un assaut, ses globes oculaires tournaient dans tous les sens aux aguets, sur le qui-vive.

« Il tombait de cette grande tour en flamme, une chute sans fin. Un roulé-boulé dans les mousses de la forêt, les yeux rouges fugaces qui l'observaient. Son bras fort armé d'une lance à la pointe d'acier. Son corps est noir, sa face est pourpre devant la gueule du haut-fourneau, dans sa bouche la poussière de charbon craque entre ses dents. Ils sont plusieurs a porter un lourd creuset effervescent d'acier en fusion.

 

Obus d'acier

 

 

Un obus éclate à coté de lui, passé et présent se fondent. Il martèle dans la forge, il charge à cheval, il est blessé, Ruth Rosso le panse. Délire comme un cauchemar, il pleure, il doit avancer en rangs , les aboiements du cabot sont des ordres, un rythme de tambour. Le feu de partout, la boue, le froid, des corps gelés jonchent le chemin maintenant invisible, des crânes dont on ne sait plus s'ils sont ennemis ou amis, hommes, femmes, justes ou criminels, innocents ou coupables. La mort , une union sacrée, nivellement et salut, fin et début, peut-être rien, plus rien d'essentiel devant le bilan. Mes actes, ma vie, mes choix, une question de balance. Signes, logos, blasons, tout autant de bannières de ralliement pour rien. Des cris, des chants, des commandements incohérents, des missions contradictoires, des tests grandeur nature, des cartes déroulées sur des tables ayant servi de « billard » pour des amputations à la hâte, des messes improvisées dites à la va-vite sous la mitraille, les amis que l'on pleure. Il vole au-dessus des nuages dans une éclaircie, il domine les ruines en flamme, les processions lentes des réfugiés avec leur barda dérisoire, un matelas, une poussette, un vélo crevé tenu à la main, un cageot de poules sur le porte-bagages, des valises pleines de frivolités ou de richesses, des livres jetés trop lourds dans les fossés, les lignes à haute-tension abattues, les fils pendent comme une charpie inutile. Des chiffres, des statistiques stériles, des inventaires : balles, harnais, souliers, baïonnettes, décorations et médailles, compter, donner, faire des listes, aligner des nombres, abstractions, géométries paradoxales, lignes en distorsion, flashes multicolores, regards droit dans les yeux, l'iris est un cosmos. Des galaxies tournent lentement, des mondes naissent dans la poussière pourpre, super-novas.

 

Un trou noir ou il est happé, il s'y noie, c'est la pupille de Ruth. »

Elle est là et lui caresse les cheveux.

« N'aies pas peur.»

« La guerre est finie. »

Son souffle chaud vient jusqu'à son oreille, il ouvre une paupière collée encore.

Depuis le temps qu'il n'avait pas eu une nuit réparatrice.

Il sourit.

« J'ai fait un songe noir, mais tu étais là.»

« Un songe c'est déjà un rêve ! » lui murmure Ruth tendrement et pour apaiser son angoisse rémanente sur son visage buriné elle prend ses joues entre ses mains.

Si douces ses mains.

Un baiser clôt leurs lèvres.

Les mots sont inutiles.

 

39.Le « Dit » de la Sylve d’Émeraude 2. Fer croisé. IX. Revenus les rêves nus.

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midolu 06/02/2012 08:30


Un inventaire de traces, de souvenirs en bribes, une vie jusqu'au bout.


Les mots, les images qu'ils suscitent, sont angoissants, le texte porte l'émotion des ténèbres. Mais il est beau ! J'apprécie cette écriture.


Merci Pierre.

FMarmotte5 09/02/2012 16:47



Merci pour ton commentaire encourageant, l'histoire de la "Sylve" est proche de sa fin, certains personnages y ont "laissé des plumes" comme on dit.


Cordialement.



Quichottine en pause 05/02/2012 19:33


Un cauchemard dont la fin heureuse me ravit.


Les mots sont inutiles quand l'amour est là.


La guerre fait des ravages dans les inconscients comme dans les vies.


Crois-tu qu'il réapprendra grâce à elle à rêver ?

FMarmotte5 09/02/2012 16:48



Des prémices pour l'instant mais comment continuer à vivre sans les rêves?