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Publié par FMarmotte5

Hier de bon matin je suis allé à Grenoble pour voir un chirurgien. Rien de très grave mais on cogite toujours sur le sens de la vie, la place que l’on occupe dans la société, dans le cœur de ceux qu’on  aime, dans ces moments là.

Arrivé à la hauteur de Beaucroissant, le pays connu pour sa foire qui date du Moyen-âge, un vieil homme faisait du stop sur la route.

Mal rasé il devait bien avoir 75 ans, son sac à dos était mal fait, le sac de couchage pendait sur le bord. Je me suis arrêté, il allait à Grenoble moi aussi, il est monté.

Il sentait mauvais, sa barbe de huit jours un peu rousse mais clairsemée portait à la commissure des lèvres les reliefs d’un repas récent.

La radio ronronnait comme à son habitude les réalités du monde. Le chef de l’état faisait des commentaires, sur les nouveautés. "Le dialogue" n’était pas de Platon.

Mon compagnon de voyage avança le bras afin d'éteindre l’autoradio en s'adressant au Président :

-« On va te couper le sifflet, tu nous empêches de parler. »

J’ai su de suite que Diogène était monté à bord.

A une autre époque il avait dit à Alexandre le Grand venu le consulter :

-« Ôtes-toi de mon soleil. »

 Diogène pf Il m’a demandé mon métier ignorant le caducée posé sur la vitre avant à droite. Je lui ai demandé le sien.

-« J’étais professeur de philosophie, faites-vous de la philosophie ? » se sentit-il obligé de questionner d’un  air quelque peu pontifiant comme seuls quelques enseignants savent l'être.

-"Je ne crois pas que la philosophie soit affaire d’école" lui répondis-je un peu sec tout à trac. "Après 32 ans passé auprès des mourants et des gens qui souffrent, si je n’avais pas fait un tant soit peu de philosophie, je n’aurais rien compris à la vie. »

-« Mais à l’école ça vous intéressait ? »

-«En section C mes collègues de classe me demandaient de brancher le prof sur un sujet bateau du genre : les Incas, le paranormal, les nombres dans les pyramides, le triangle des Bermudes, le chiffre d’Or ou les extra-terrestres afin d’avoir deux heures de paix pour réviser le D.S. de maths  du soir . » Il avait aussi lu Bergier et Pauwels.

-« Alors vous n’avez rien retenu de Bachelard, Kant ou Descartes. »

Un peu énervé de son sophisme il fallait que j’étale ma culture, comme on dit :

« La culture c’est comme la confiture moins on en a, plus on l’étale ! » Je lui lance qu’après avoir lu Jankélévitch, mes faveurs allaient aujourd’hui à Deleuze et Derrida dans ce monde en déconstruction le rapport à l’autre et ses différences était plus important que les introspections Socratiques. J’ai ignoré B.H.L volontairement en faisant comprendre à mon interlocuteur que Claude Levi Strauss avait lui au moins écrit « Tristes tropiques » après une expérience in situ. Je crois même lui avoir toucher un mot de Chomsky sans m’étendre car je n’en suis qu’aux balbutiements de la découverte. Il est resté silencieux un bon quart d’heure en passant vers la Buisse.

Je crois qu’il avait laissé sa lampe frontale dans son sac à dos car il ne l’a pas allumée en disant :

-« Je cherche un homme ! »

Il sentait de plus en plus mauvais je crois bien qu’il s’était oublié sur mon siège passager. Peut-être s’était il échappé d’une maison de retraite voisine ?

Dans les embouteillages avant le  Pont de Catane, son discours sur le rapport au temps devint plus intéressant, il jubilait de voir les 4x4 rutilantes, les coupés, les grosses turbos HDI rouler ou essayer de rouler au même pas que nous. Dans les habitacles derrière les vitres fumées, des hommes en costume avec cravate regardaient  nerveusement leur Rollex, des femmes manucurées tentaient vainement de mettre des messages sur leur I-Phone. La contradiction entre le vouloir et le pouvoir devint son sujet.

Devant le Synchrotron je n’ai même pas eu droit à une thèse sur la relativité, je ne cache pas que j’ai espéré qu’une particule chargée positivement échappée du cylindre me démontre la théorie quantique en le télé-transportant vers son IV e siècle av J.C. à Athènes, tant ses particules n’avaient rien d’élémentaire. A en faire fuir le jeune Jean-Baptiste Grenouille au grand désespoir de Patrick Süskind qui n’aurait pu nous mettre au « Parfum ».

Arrivés à la Mairie il est descendu poliment en me remerciant pour ma conversation, son duvet dépassait toujours du sac à dos et je pense qu’il a du passer la nuit dans un des bosquets du Parc Paul Mistral vers la Tour Perret oubliant le refuge et les amis qui soi-disant l’attendaient dans le Vercors.

Quand j’ai dit "Bonne Montagne !" en fermant la porte et en ouvrant grand ma vitre pour avoir un peu d'air frais, j’ai cru entendre :

-«J’essaie. »

Il avait sans doute mal entendu Montaigne et voulait prolonger son discours avec les Essais?

Quand j’ai eu fait le tour du rond-point, il avait disparu comme par miracle, un vieux tonneau oublié était  posé de façon anachronique près d’un arrêt de bus.

Le soir en rentrant j’ai su que je n’allais pas mourir d’une petite intervention en ambulatoire. L'auto-radio plus philosophe que jamais diffusait au « Grand Entretien » de François Busnel les paroles  encourageantes d’Alexandre Jollien, le « philosophe de la joie » pour la sortie de son dernier ouvrage : « le Philosophe Nu ».

Le long du chemin sur le retour, la fluidité de la circulation vers le couchant rendait ses mots sur le détachement d’une simplicité à ma mesure, si seulement je ne croise pas la route de mon Cynique de Diogène.

« Ne croyez pas que celui qui essaie de vous réconforter vive sans effort parmi les mots simples et sereins qui parfois vous font du bien. Sa vie connaît tant de peines et de tristesses qui le laissent loin derrière elles. S’il en allait autrement, il n’aurait jamais pu trouver ces mots-là. » Rainer Maria Rilke, « Lettres à un jeune poète »  cité par Alexandre Jollien dans « Le métier d’homme » au Seuil Octobre 2002.

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lethierry 26/11/2013 17:35

bravo!
je vous signale notre livre:"diogene nom d'un chien" (petit pavé,oct 2013)

FMarmotte5 27/11/2013 11:41

Impressionnante bibliographie, merci pour votre piste de lecture.

Quichottine 20/11/2010 18:40



Eh bien ! Le moins que l'on puisse dire c'est que s'il ne sentait pas bon, il t'a fait passer un voyage un peu moins long.


 


Tu ne crois pas ?


 


(j'ai bien aimé, moi, la façon dont tu l'as raconté... je crois que je n'aurais pas eu autant de présence d'esprit. J'ai toujours besoin d'un temps de réflexion avant de pouvoir étaler ma
culture... )


 


Passe une belle soirée, Pierre.


Merci pour l'excellent moment passé ici.



Zazou-38 20/11/2010 18:17



Donc ta petite virée ne sentait pas l'odeur de la sapinière...


Je te souhaite une bonne soirée de samedi, bises






Claudia 20/11/2010 16:32



Il est super ton texte et tellement vivant que l'odeur envahit la pièce. Je persiste à penser que j'aimerai bien lire un jour un recceuil de tes textes... J'ai aussi bien entendu l'émission dont tu parles. Des profs comme tu as croisé j'en ai connu. L'un sévissait sur Poitiers.
Quel personnage  ! ! ! Une insuficance de sale prof... Et l'autre été sur le port de la rochelle. Celui-ci me manque...Il avait toujours une poésie ou une rose à offrir... Coeur trop tendre
il s'est fait tuer par des charognards. Ainsi va la vie ...! Bises Claudia



JA 20/11/2010 14:49



Magnifique cet essai chargé d'émotion très philosophique...j'ai bien aimé l'histoire de la particule qui s'échappe.... du cylindre, c'est vrai qu'il est imposant.Bonne journée JA



maeldune 20/11/2010 07:50



J'ai bien aimé le **parfum** de ta petite virée!!!


En même temps j'ai relu l'interview de Jollien sur le matin, avec ce qui m'attend dans la journée, autant bien la commencer....


http://www.lematin.ch/loisirs/culture/alexandre-jollien-attend-demain-heureux-ne-jamais-308292



FMarmotte5 20/11/2010 09:44



Bonjour Maëldune


Merci pour ce commentaire matinal, cet article du "Matin.ch" est très interressant il reprend le thème de l'émission de radio, le support écrit permet de mieux intègrer les mots, bien que j'aime
la diction lente de Jollien (pas seulement parce qu'il est Suisse). Je ne sais pas ce qui t'attend pour la journée mais j'espère que tout se passera bien.


Bon courage , je ne sais pas être empathique par écrit mais le coeur y est.


Bises